- Pollution des sols, de l’eau, émissions de gaz à effet de serre… Dans les guerres, en plus de lourds bilans humains, l’environnement est une victime non négligeable.
- De plus en plus, il est même une arme à part entière.
- Avec des impacts qui dépassent largement le cadre de ces conflits.
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Notre planète
Ukraine, Gaza, Iran, Liban… Quatre guerres qui ont secoué le monde ces dernières années. Quatre conflits qui ont participé à mettre en lumière la dimension environnementale dans les conflits. Au-delà des dramatiques pertes humaines, la question de la destruction des écosystèmes, de la pollution et des émissions de gaz à effet de serre dans les affrontements pose en effet une question majeure pour l'avenir.
L’Iran et le Liban n’ont d’ailleurs pas hésité à parler “d’écocide”
récemment. Téhéran à propos du conflit qui l’oppose aux États-Unis et à Israël, et Beyrouth dans le cadre de la guerre menée par l’État hébreu contre le Hezbollah entre 2023 et 2024.Â
Dans un document d’une centaine de pages, le pays du Cèdre détaille ainsi comment l’offensive militaire de Tel Aviv a “profondément bouleversé les équilibres physiques et écologiques”
du sud et de l’est du pays. Des ONG avaient formulé des accusations similaires à propos de la guerre à Gaza.
Car détruire l'environnement peut déstabiliser un pays – voire une région – pour des décennies, dans une mesure peut-être jamais vue dans le contexte du changement climatique et des crises qu'il engendre, rendant les écosystèmes de moins en moins résilients face à ces impacts.
Le déclencheur de la guerre du Vietnam ?
De tout temps, la politique “de la terre brûlée” a été utilisée dans les conflits. Mais cette dimension a peut-être été réellement prise en compte et mise en lumière lors de la guerre du Vietnam (nouvelle fenêtre) avec l’épandage de millions de litres d’agent orange, puissant herbicide, qui a dévasté les forêts du Sud du pays, pollué les terres agricoles et causé la disparition locale de nombreuses espèces animales.
“Cela a représenté un nouveau type d'intervention militaire où on a détruit l'environnement pour détruire l'adversaire”
, analyse Fabien Locher, historien au CNRS et spécialiste du rapport entre guerre et environnement, pour qui cet épisode a été “un tournant”
sur ces questions, faisant passer la politique de la terre brûlée à une réflexion structurée autour des conflits et de l'environnement.
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Car l’utilisation de bombes, de mines et autres explosifs de guerre, tout comme le ciblage de certaines infrastructures, laisse des traces écologiques durables via des résidus toxiques et des métaux lourds – comme le plomb, le cadmium, le nickel ou le chrome – qui peuvent contaminer les sols, dégrader les terres, infiltrer les cours d’eau, les nappes phréatiques et les sources d’eau potable.Â
Des dommages auxquels s’ajoute la pollution atmosphérique, via les incendies provoqués par les bombardements et les explosions qui libèrent d’importantes quantités de particules fines – comme du benzène, du formaldéhyde ou des hydrocarbures – et de gaz toxiques – tels que le dioxyde d’azote, le dioxyde de soufre ou le monoxyde de carbone -, comme ce fut le cas les 8 et 9 mars dernier au-dessus de Téhéran (nouvelle fenêtre), et le bombardement d’installations pétrolières qui ont provoqué des pluies toxiques.
Autant de dommages sur le long terme qui font dire à Doug Weir, directeur de l'Observatoire des conflits et de l'environnement (CEOBS), que ces dernières années, l’environnement a parfois été “très clairement”
utilisé comme une arme de guerre.
À Gaza, “nous avons vu la destruction délibérée de zones agricoles, ce n'étaient pas des dommages collatéraux ou accidentels, c'était une politique claire visant à détruire ces zones, les vergers et les champs”,
explique-t-il.Â
Dans la petite enclave, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) (nouvelle fenêtre), 97% des cultures arboricoles, 95% des arbustes et 82% des cultures annuelles ont ainsi disparu depuis 2023. L’eau y est souillée par les munitions et les eaux usées, et 61 millions de tonnes de débris doivent être déblayées.
Autre exemple : Myanmar. “Lorsque l’armée attaquait les Rohingyas, elle utilisait la politique de la terre brûlée pour chasser les populations et les déplacer”
, pointe Doug Weir qui rappelle toutefois que, “la plupart du temps, dans de nombreux conflits, l’impact environnemental reste encore un incident par rapport aux objectifs militaires plus larges”.Â
Des impacts sur des décennies
Qu'il soit volontairement ciblé ou “simple” dommage collatéral, la destruction de l'environnement engendre de la même façon des dégâts sur le long terme. “Un sol pollué peut parfois être traité, lavé ou confiné, mais cette dépollution est longue, coûteuse et souvent partielle. Il ne se nettoie pas spontanément. Quant à l’atmosphère, elle ne fait pas disparaître les polluants : elle les disperse, les transforme ou les dépose ailleurs”
, rappelle Anne Sénéquier, chercheuse et co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale de l’Iris, spécialisée sur les questions santé et environnement.Â
La pollution dans le nord de la France issue de la Première Guerre mondiale est ainsi toujours présente aujourd'hui. La zone rouge – nom donné à une aire d’environ 120.000 hectares de champ de bataille particulièrement touchée par les séquelles des combats – est encore polluée aux métaux lourds comme le plomb et le mercure. Une zone jugée “complètement irrécupérable pour une activité agricole”
, pointe un document publié en 2025 (nouvelle fenêtre) par l'Inspection générale de l'environnement et du développement durable.
Un scénario qui pourrait se répéter en Ukraine, dont le format de guerre des tranchées se rapproche de la Première Guerre mondiale. “Nous avons une ligne de front très longue qui évolue lentement,
avec un usage intensif d’armes explosives
, ce qui entraîne d’énormes dégâts sur les paysages, les réserves naturelles et les zones protégées”,
pointe Doug Weir.
Dans le pays, “se trouvent des sols parmi les plus fertiles d’Europe, mais de vastes zones ont été endommagées par la guerre avec une contamination aux métaux lourds et aux explosifs. Certaines pourraient ne plus être cultivables”,
pointe le directeur du CEOBS.
De nouveaux types de pollutions voient également le jour, notamment avec l’utilisation de plus en plus importante de drones, particulièrement dans les conflits ukrainien et iranien. Les drones kamikazes qui explosent provoquent d'importantes contaminations des sols au nickel, au plomb, au cadmium ou aux polluants lourds avec la décomposition de leurs batteries.Â
Ceux à fibre optique entraînent une vaste pollution au plastique. “Des dizaines de milliers de ces appareils sont utilisés chaque mois, traînant derrière eux des dizaines de kilomètres de câbles en fibre optique plastique, recouvrant les zones de front d’une pollution qui restera pendant des années”,
détaille Doug Weir.
Le quatrième émetteur de gaz à effet de serre
Outre ces pollutions, les conflits ont aussi un impact, cette fois mondial, sur les émissions de gaz à effet de serre qui alimentent le changement climatique. Si les opérations militaires étaient un pays, elles seraient d'ailleurs le quatrième émetteur mondial. Et selon les estimations, les forces armées dans le monde représenteraient environ 5,5% des émissions sur Terre.
“Dans un monde déjÃ
contraint par les limites planétaires
, les destructions environnementales liées aux conflits sont un facteur supplémentaire d'instabilité globale. (…) Dans ce contexte, la guerre apparaît de plus en plus comme un facteur de crise écologique à part entière”
, avance Anne Sénéquier pour qui “à l'heure où l'on débat des responsabilités écologiques et sanitaires des secteurs aérien, agricole ou routier, le coût environnemental des conflits et l'incapacité persistante de nos sociétés à résoudre leurs différends autrement que par la violence restent largement sous-estimés”.
Sur la seule guerre en Ukraine, on estime que les émissions de gaz à effet de serre sur trois ans sont équivalentes aux émissions annuelles de la France.
L’écologie de guerre
Mais un conflit peut aussi avoir des effets paradoxaux. “Par exemple, les guerres peuvent entraîner une hausse du prix du baril de pétrole et donc une baisse de la consommation d'hydrocarbures”,
premiers émetteurs de gaz à effet de serre, pointe Fabien Locher.Â
“Les conflits peuvent influencer les politiques énergétiques. Après l’Ukraine, certains pays sont revenus aux énergies fossiles, mais d’autres ont accéléré sur le renouvelable”
, souligne Doug Weir. Une tendance identique se dessine avec la guerre au Moyen-Orient.
Dans une interview accordée au Figaro
(nouvelle fenêtre)
début avril, le patron de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) a ainsi estimé que la crise énergétique liée à ce conflit devrait à terme accélérer le développement des énergies renouvelables. C'est ce que l'on appelle, parfois, “l'écologie de guerre”.
Reste que le concept fait débat. Pour Fabien Locher, il s’agit d’une “idée un peu optimiste qui veut que les guerres liées aux hydrocarbures nous pousseraient vers la transition écologique et nous permettraient d'éliminer les vulnérabilités que l'on a”.
Mais “la guerre a des effets compliqués sur l'environnement, certains néfastes, et certains contre-intuitifs qui ne sont pas évidents à mettre en balance”,
tempère le spécialiste.
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Les États-Unis, par exemple, ont profité des conflits pour relancer l'idée d'aller forer toujours plus de pétrole et de gaz (nouvelle fenêtre), sous l'impulsion de Donald Trump. Cela a également entraîné une intensification de l'exploitation de gaz de schiste – particulièrement coûteux pour l'environnement – pour permettre au pays d'être indépendant en matière d'énergie.
Et le droit dans tout ça ?
Face à ces données, se pose la question, aussi, du droit international. Les impacts environnementaux des guerres pourraient-ils donner lieu à des poursuites ? C'est un peu compliqué. Si en théorie la Cour pénale internationale (CPI) peut juger les crimes contre l’environnement et l’écologie, l’application est délicate dans les faits.
“Le droit international est en miettes, l'ONU ne remplit plus vraiment son rôle, et il n'existe pas réellement de justice internationale, d'organisme qui puisse soumettre à des sanctions un État qui pratiquerait l'écocide, même si ce serait souhaitable”,
pointe Fabien Locher qui rappelle, déjà , la difficulté de condamner des États pour des exactions commises contre les populations.
En novembre dernier, Charles C. Jalloh, membre de la Commission du droit international, avait ainsi estimé que si les Conventions de Genève interdisent les guerres “causant des dommages étendus, durables et graves à l’environnement”,
le seuil de preuve reste “trop élevé et trop imprécis pour être appliqué dans la plupart des cas”.Â
Pourtant, cette donnée pourrait être cruciale alors que le monde fait face à une quadruple crise planétaire : le changement climatique, la perte de biodiversité, la désertification et la pollution.Â
“L’attaque sur l’environnement a toujours été une arme de guerre avec la politique de la terre brûlée, mais elle gagne en ampleur parce qu’on ne brûle plus juste une vallée, on a la possibilité d’impacter des régions entières avec des effets beaucoup plus importants sur un environnement bien plus vulnérable”,
pointe Anne Sénéquier pour qui les “conflits armés peuvent agir comme des accélérateurs de dégradation environnementale”.




