Ce tournoi de la démesure l’est aussi pour le portefeuille de ceux qui veulent la vivre… même sans voir le moindre match. Fans américains et étrangers ont le sentiment d’être pris pour des tiroirs-caisses.
Votre portable est rechargé : la borne automatique vous réclame 18 dollars. Arrivé au SoFi Stadium de Los Angeles (Californie), vous déposez votre voiture sur le parking le plus proche du stade : comptez 300 dollars et 13 minutes de marche. Sur le trajet, vous craquez devant l’odeur de tortilla grillée du restaurant Mexican Street Food et commandez l’offre spéciale du moment, trois minuscules tacos : 24 dollars. Vous n’avez pas encore vu la moindre minute de jeu, et vous voilà déjà soulagé de pas mal de billets verts : bienvenue à la Coupe du monde la plus chère de l’histoire, qui surpasse même l’édition 2022 au Qatar.
Les premiers à trinquer sont les supporters étrangers. Valentina Reyes, venue du Paraguay, manque d’avaler sa carte bancaire en voyant l’écran lumineux de la caisse enregistreuse d’un bar situé à quelques encablures du stade. “Chéri, c’est 39 dollars les trois bières… Ah, non : 44 avec les taxes, et même 49 avec le pourboire…”, souffle-t-elle face au serveur, stoïque. “On ne prendra qu’une tournée”, prévient son compagnon en attrapant le ticket de caisse. Et encore, la douloureuse reste à venir : le couple a aussi déboursé l’équivalent de 1 200 euros pour prendre place derrière un but, à mi-hauteur, et voir l’Albirroja se faire dérouiller 4-1 par les Etats-Unis…
Heureusement, Daniel O’Brian, lui, avait anticipé et prévenu son banquier. Dès que la Nouvelle-Zélande s’est qualifiée pour la phase finale, ce manager de pub à Wellington lui a demandé d’ouvrir un compte bancaire spécial. “En limitant mes sorties, j’arrivais à placer 200 euros par semaine dessus, calcule le père de famille de 52 ans. Tout compris, avion, logement, nourriture, billet, j’ai maintenant un budget de 20 000 dollars néo-zélandais (10 000 euros) pour la Coupe du monde. Je vais voir dix matchs en vingt jours, à Los Angeles, San Francisco, Atlanta, Seattle, Vancouver…”Â
“Comme un adolescent qui veut une console de jeux, j’ai économisé pour m’offrir ce cadeau.”
Daniel O’Brian, supporter néo-zélandaisà franceinfo
Ses compatriotes, Lee et Scott, ont aussi choisi de fermer les yeux sur les prix. Après tout, “le vol pour Los Angeles est direct, alors c’est quasiment une Coupe du monde à la maison”, s’exclament ce père et son fils néo-zélandais, croisés avant la rencontre face à l’Iran, qui disposent d’une enveloppe de 5 000 euros pour un seul match. Et puis “comme notre pays n’a pas l’occasion de participer souvent à la Coupe du monde, on en profite”, continuent-ils à se justifier, comme pour mieux faire passer la pilule.
/2026/06/18/6a332d736fb6f708207262.jpg)
Même pour les supporters américains, ce Mondial à la maison a un petit goût amer. Posant fièrement avec son écharpe de Jacksonville, Jason, la trentaine, veut que tout le monde sache d’où il vient. Moins, en revanche, qu’il est venu en voiture depuis la Floride. Soit 3 900 km de route. “Ça m’a pris quoi, une cinquantaine d’heures ?” Le solide gaillard, mécano dans l’US Army, a passé trois jours chez un ancien camarade, à San Diego, pour récupérer de son périple.
Car Jason ne roule pas sur l’or. Billets de matchs : 3 700 dollars (3 200 euros) rien que pour le premier tour. Budget essence : 500 dollars, total arrêté à Los Angeles, avant de traverser tout le pays du sud au nord vers Seattle. Jason a posé toutes ses vacances de l’année pour suivre son équipe. Quatre semaines, ce qui nous amène aux huitièmes de finale. Et en cas d’épopée ? “Je prendrai un congé sans solde, je ne peux pas louper ça”, lance-t-il.Â
/2026/06/18/6a3329435cfce417196408.jpg)
Toute la famille de Jason participe à l’effort de guerre. “Pour mon anniversaire, ma femme m’a offert un compte en banque sur lequel elle économise depuis quatre ans.” Ça ne suffit pas pour dormir dans un vrai lit : “Je dors dans ma voiture, il y a la place.” Il n’y a pas de petites économies pour ce passionné qui vit son rêve éveillé, sa première Coupe du monde, après des années à manger d’indigestes matchs éliminatoires contre Grenade ou Trinité-et-Tobago. Ce fan de sport ne s’explique pas de devoir lâcher 9 000 dollars (7 800 euros) pour vivre le Mondial à la maison. “Je suis aussi abonné aux Jacksonville Jaguars [une équipe de foot américain]. Ça me coûte 900 dollars à l’année. Je ne sais pas où ça a déconné pour cette Coupe du monde…”
Parmi les explications probables : nombre des compatriotes de Jason ne voient pas le problème. Mike a dépensé 2 500 dollars (2 200 euros) pour décrocher deux places derrière les buts et assister à l’entrée en lice des Etats-Unis face au Paraguay. “Pour ce prix-là , c’était super, on a vu trois buts de notre côté”, se félicite-t-il. Heureusement que les coéquipiers de Christian Pulisic ont décidé de démarrer le match pied au plancher. Mike et son fils Michael se dépêchent, leur vol pour Boston décolle dans la soirée. Beaucoup de matchs se déroulent également sur la côte est, dont ceux des Bleus. “Mais pour une autre équipe, je ne monte pas au-dessus de 200 dollars.”
Carolyn, elle, n’a que l’expression “Once in a lifetime” (“Une fois dans une vie”) à la bouche. Avec son compagnon Josh, elle est venue au SoFi Stadium en voisine. “On habite à côté. On a acheté nos billets hier, 800 dollars pièce.”
“Ça peut paraître cher, mais vous avez vu les prix des billets pour la finale NBA entre les Knicks de New York et les Spurs de San Antonio ?”
Carolyn, supportrice américaineà franceinfo
Cet argument imparable est d’ailleurs celui de Gianni Infantino, le président de la Fifa, qui estime que sous les 300 dollars, ce serait brader son tournoi. Mais si les Los Angeles Lakers avaient joué le titre cette année, aurait-elle déboursé une telle somme ? “Sans hésiter. C’est une fois dans une vie.” Et pour les JO de Los Angeles de 2028 ? Les billets sont déjà pris, 250 dollars par personne, pour une demi-douzaine d’épreuves. Là encore, “c’est une fois dans une vie”…
Cette occasion, Alex ne souhaite pas la laisser passer. Vêtu d’un maillot orange des Pays-Bas, ce Californien pur jus est tombé amoureux du foot batave après le passage de plusieurs joueurs néerlandais dans son club préféré, Tottenham. Allongé sur l’herbe de la “fan zone” installée sur le terrain du gigantesque Memorial Coliseum de Los Angeles, il surveille nerveusement l’appli de la billetterie sur son téléphone toutes les dix minutes. Les Pays-Bas jouent leur troisième match de poule à Kansas City contre la Tunisie. Le dernier obstacle entre lui et ses Oranje, c’est Kristin, à ses côtés. Si elle a revêtu le maillot orange, c’est plus par solidarité. “Je sens qu’il va me sortir l’argument ‘c’est qu’une fois dans notre vie’, et qu’est-ce que vous voulez que je réponde ?”, soupire la jeune femme.
Ici, tout s’achète, même afficher son nom sur l’écran géant du stade. Les fans peuvent débourser 79 dollars pour faire apparaître leur patronyme quelques secondes au coup d’envoi des rencontres.
/2026/06/18/6a3326b9e4f49458150784.jpg)
Kenta Nakano a eu l’idée de détourner le système en faisant la pub de son salon de coiffure. Le soir d’Etats-Unis-Paraguay, les 70 000 spectateurs du SoFi Stadium ont donc découvert l’existence de son établissement, “Nanana Parena”. “Au début, je me disais que c’était quand même de l’argent gaspillé. Mais plusieurs clients m’ont envoyé des photos, alors…” Alors depuis, elle a repassé commande pour “s’afficher” dans une dizaine de matchs supplémentaires.
/2026/06/18/6a3327683c83b071549834.jpg)
Subasa Kyoka, lui, ne verra son nom nulle part. Ni le moindre match, d’ailleurs. Reconnaissable à son maillot des Samurai Blue, l’ingénieur japonais a fait dix heures de vol et dépensé 1 100 euros d’avion, 900 d’hôtel et 400 de nourriture pour profiter de la Coupe du monde, assis sur un siège en plastique de la “fan fest” du Memorial Coliseum de Los Angeles. Seul, toujours tout seul. “Personne au pays n’a voulu m’accompagner. Ils trouvaient ça dommage de ne pas aller au stade. Ils ont raison, mais un billet de match ne rentrait plus dans mon budget…”
![[Podcasts] La Une des GG : Dembélé est-il en danger ?](https://images.bfmtv.com/XIXVuXqXOasEvXM5USOo7_X1L-0=/0x0:12000x6280/1200x0/images/image_composition_EN-202606210154.jpg)





