Le 6 mai 1776, il y a 250 ans et des poussières, trois navires de guerre britanniques apparaissent dans le fleuve Saint-Laurent à la hauteur de Québec, avec à leur bord environ 3000 soldats. Leur arrivée marque la fin du siège de la ville entrepris six mois plus tôt par l'armée américaine, qui tentait de conquérir la Province of Quebec.
Ce court épisode de l'histoire nord-américaine est peu connu. Aux États-Unis, on le passe sous silence depuis plus de deux siècles, et pour cause : ce fut un premier revers pour l'armée du Congrès des 13 « Colonies-Unies d'Amérique », version embryonnaire des États-Unis. Et pourtant, il s'agit d'une étape importante dans la marche vers la Déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776.
Ce qui est encore moins connu, c'est que des Canadiens français ont collaboré à cette invasion, et qu'environ 300 d'entre eux ont carrément pris les armes pour se battre aux côtés des Américains. Ils se nommaient Clément Gosselin, Pierre Ayotte, Joseph Bergeron… Et ils méritent au moins quelques lignes dans le grand livre de la révolution américaine.
Envahir
En 1775, le feu de la révolution américaine brûle déjà . Accablées par des taxes qu'elles trouvent injustes et contrariées par l'Acte de Québec de 1774 (en lequel elles voient une menace à leurs intérêts), les 13 Colonies remettent en question leur relation avec Londres. En 1773, le Boston Tea Party a marqué un basculement vers l'insoumission. En avril 1775, les batailles de Concord et Lexington lancent le début des affrontements entre les milices américaines et les « manteaux rouges » de l'armée britannique.
À ce stade, les Américains se méfient de la Province of Quebec. Le Canada est devenu possession anglaise il y a 15 ans. Ils craignent que Londres ne leur envoie de nouvelles troupes en provenance du nord.
Les 13 Colonies souhaitent donc agir préventivement en envahissant ce voisin menaçant. D'autant que des rumeurs parlent d'une alliance entre les Anglais et les sept Nations autochtones. Le Congrès américain décide donc d'envoyer deux armées vers le nord pour conquérir ce qui pourrait devenir la « 14e Colonie » et bouter les Britanniques hors d'Amérique du Nord. Mais les choses ne se passent pas comme prévu.
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Tableau représentant le gouverneur du Québec Guy Carleton

Après avoir pris Montréal sans difficulté le 13 novembre 1775, le général Richard Montgomery rejoint en décembre le colonel Benedict Arnold à Québec. Le 31 décembre 1775, en pleine tempête de neige, les deux contingents tentent de prendre la ville. Mais ils se butent à une résistance efficace, menée par Guy Carleton, gouverneur du Québec. Montgomery est tué, Arnold blessé, l'assaut est un échec. L'Armée américaine doit se contenter d'assiéger la ville. Ce qu'elle fera jusqu'à l'arrivée des renforts britanniques au début de mai 1776, qui actera le début de sa déroute.
Le doute et la neutralité
Plusieurs raisons expliquent l'échec de l'invasion américaine, la principale étant le manque de ressources et d'effectifs. Autre problème : la plupart des soldats n'étaient enrôlés que pour une durée déterminée, ce qui fait qu'après l'assaut raté sur Québec, l'armée américaine a dû se reconstituer et se réorganiser dans un contexte hivernal peu favorable.
Il y a aussi la non-intervention des Canadiens français.
Alors que les Américains comptent sur un soulèvement général de la population, les « Québécois » optent plutôt pour une forme de neutralité.
« Cela a incontestablement contribué » à l'échec de l'invasion, résume l'historien américain Mark Anderson, auteur du livre Battle for the 14th Colony, une référence sur le sujet.
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Tableau de Charles Williamn Jefferys datant de 1916 et illustrant la mort du général Richard Montgomery lors de la bataille de Québec le 31 décembre 1775

Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Entre 1774 et 1775, le Congrès américain a envoyé trois lettres officielles aux Canadiens français pour les inviter à se joindre aux 13 Colonies. Petit problème : la majorité de la population ne sait ni lire ni écrire, ce qui a réduit la portée du message. De plus, le clergé et les élites ont intérêt à rester du côté britannique. Ils convainquent une majorité de Canadiens français de ne pas s'en mêler, pour préserver leurs acquis obtenus avec l'Acte de Québec (liberté de religion, droit civil français).
Il y a, enfin, une part de doute. Les Américains ne se sont pas encore officiellement branchés sur l'idée de l'indépendance et certains espèrent encore une réconciliation avec la Grande-Bretagne. Les Canadiens français craignent que les 13 Colonies ne finissent par trouver un accord avec la Grande-Bretagne, sans inclure le Québec, avec les conséquences incertaines que cela implique. « On peut parler d'une crainte de l'inconnu, explique Mark Anderson. Une crainte alimentée par le manque de clarté des engagements du Congrès continental envers le Canada. »
Trois morts à la bataille de Saint-Pierre
Mais on aurait tort de croire que les Canadiens n'ont pas du tout participé à cette campagne. Bon nombre de Canadiens français vont malgré tout épouser la cause, que ce soit par intérêt commercial ou parce qu'ils croient vraiment au projet américain.
En Beauce, dans la vallée du Richelieu, en Mauricie, certains vont faciliter le passage des milices dans leur route vers Québec.
D'autres vont carrément prendre les armes pour participer au siège de la ville de Québec, en s'enrôlant notamment dans le régiment Congress's Own, sous le commandement du colonel Moses Hazen.
Combien sont-ils ? Difficile à dire. Selon les sources, ce chiffre varie de 200 à  400 hommes. Mais on sait que ces volontaires ne se battront pas en première ligne. Leur rôle sera surtout de surveiller les Anglais depuis Lévis. Ce qui ne les empêchera pas d'être impliqués dans au moins une bataille, le 25 mars 1776, au village de Saint-Pierre, près de Montmagny.
PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE
L'historien Gaston Deschênes

« Une expédition de royalistes avait été organisée pour chasser les Américains de leur camp de Pointe-Lévis, raconte l'historien Gaston Deschênes, auteur du livre Un pays rebelle – La Côte-du-Sud et la guerre de l'Indépendance américaine. Ils ont été bloqués par une force combinée d'Américains et de rebelles canadiens. » L'affrontement se conclut par trois morts, une trentaine de blessés et une trentaine de prisonniers. « Ça a été le seul moment où on peut dire que les rebelles ont eu une confrontation », ajoute M. Deschênes.
Des idées qui mijotent
Impossible de savoir ce qu'il serait advenu du Québec si l'invasion américaine avait été un succès. L'écrivain et essayiste Pierre Monette est toutefois convaincu que malgré son échec – et sa courte durée –, cette campagne militaire a imprégné le monde des idées au Canada français à long terme, notamment à cause des milliers de tracts qui avaient été envoyés par le Congrès américain à la population locale.
PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE
L'écrivain et essayiste Pierre Monette

« La rébellion de 1837 est l'héritage direct de cette invasion ratée, suggère l'auteur du livre Rendez-vous manqué avec la Révolution américaine, paru en 2007. Avec la propagande américaine, ce sont de nouvelles idées politiques qui rentrent. Il y a du monde qui en parle. Il y a du monde qui les lit aux autres. Ils nous apportent l'idée d'un gouvernement autonome. L'idée républicaine. L'idée que l'autorité du droit divin du roi, peut-être pas. »
Il y avait certes déjà des tensions de classe entre la noblesse, la bourgeoisie et les gens ordinaires. Mais selon Pierre Monette, elles seront exacerbées par la présence américaine. « Ça va prendre du temps à mijoter, conclut-il. Mais ces problèmes-là vont continuer à bouillir. » Jusqu'à ce que la marmite explose, en 1837, avec la rébellion des patriotes…
Repères historiques
Acte de Québec
Cette loi adoptée par le Parlement britannique en 1774 fait d'importantes concessions aux Canadiens français, comme la liberté de religion catholique et le rétablissement du droit civil français, et redessine les cartes en donnant l'immense vallée de l'Ohio à la Province de Québec. Les 13 Colonies, qui ont commencé à se détacher de l'Angleterre, se sentent bloquées dans leur expansion et encerclées par un Québec immense contrôlé par Londres. L'Acte de Québec s'inscrit dans la liste des « Intolerable Acts » qui conduiront à la Révolution américaine.
Boston Tea Party
Excédés par les taxes imposées par Londres, des colons américains montent dans trois navires britanniques amarrés dans le port de Boston et jettent à l'eau toute leur cargaison de thé. Ce geste de protestation politique est un des éléments déclencheurs de la Révolution américaine, tout comme la bataille de Concord et Lexington d'avril 1775, premier affrontement armé entre les Britanniques et les forces du Congrès.
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