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La Russie et les États-Unis utilisent la désinformation climatique comme une arme stratégique de guerre informationnelle

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L’Observatoire défense climat alerte sur l’instrumentalisation de la désinformation climatique par la Russie et les États-Unis lors de tentatives d’ingérences étrangères. Entre 2021 et le début de l’année 2026, 120 cas de désinformation climatique en Europe provenaient de Russie ou d’opérateurs russes, 41 des États-Unis.


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La Russie et les États-Unis utilisent la désinformation climatique comme une arme stratégique de guerre informationnelle

Aux Etats-Unis, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a été Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a été un tournant en matière de désinformation climatique (photo d’illustration). (da-kuk / E+)

Le Vrai ou Faux vous parle régulièrement des opérations d’ingérence numérique étrangère, qui prennent la forme de deepfakes d’Emmanuel Macron, de faux sites internet ou de fausses informations sur des décisions politiques. Nous vous parlons aussi, d’un autre côté, de la désinformation climatique qui a atteint des sommets en 2025 avec la diffusion de près de 700 fausses informations climatiques à la télévision et à la radio, selon l’association Quota Climat. Pour l’instant, les deux n’étaient pas associées. Mais un rapport de l’Observatoire défense climat, coordonné par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) pour le compte de la Direction des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées, vient changer la donne.

Publié mardi 19 mai, ce rapport explique que les enjeux climatiques ont récemment été intégrés aux opérations d’ingérence étrangère, bien que la désinformation sur ce sujet soit loin d’être récente, puisqu’elle a commencé à apparaître dès les années 1970 et les premières alertes sur le changement climatique. L’instrumentalisation de la désinformation climatique va croissant, précisent d’ailleurs les chercheuses autrices du rapport.

En à peine six ans, entre 2021 et ce début d’année 2026, 120 cas de désinformation climatique en Europe provenaient de Russie ou d’opérateurs russes, 41 provenaient des États-Unis.

Ces campagnes s’appuient sur des narratifs très connus et parfois empreints de complotisme. Elles disent, pêle-mêle, que “le réchauffement climatique est un canular”, que de toute façon “les hivers sont toujours froids”, que “les changements climatiques sont un prétexte pour asservir la population”, que “les catastrophes naturelles sont volontairement déclenchées et manipulées par le gouvernement”, que le nucléaire et les énergies fossiles sont “les seules sources d’énergies sûres” et que leur abandon mettrait “en péril la souveraineté énergétique nationale”, voire conduirait à “un appauvrissement accéléré”.

“La désinformation russe cible principalement les politiques énergétiques et climatiques européennes, explique le rapport : sur les 120 cas de désinformation climatique russe identifiés, 89% visent les politiques énergétiques et climatiques européennes, tandis qu'environ 7% s'attaquent aux sciences du climat et 4% aux évènements climatiques extrêmes. Par ailleurs, les institutions de l'Union européenne, l'Allemagne et l'Ukraine sont les cibles les plus importantes de cette désinformation climatique.”

Bien qu’elle passe parfois par des canaux officiels ou contrôlés par l’État, la désinformation climatique russe est principalement dissimulée via des canaux de diffusion alignés sur la politique de Moscou, sans pour autant être directement contrôlés par le Kremlin, tels que le réseau Pravda et les chaînes Telegram prorusses. La désinformation américaine est également majoritairement dissimulée, mais elle est aussi davantage diffusée de manière complètement assumée par des canaux officiels de l’État (24% contre 2% pour la russe).

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a été un tournant en la matière. “Aucun cas de désinformation climatique provenant d'un canal officiel de l'État n'a été identifié sur la période 2021-2023, relatent les chercheuses de l’IRIS. En revanche, une hausse est observable à partir de la fin de l'année 2024, en 2025 et au cours des premiers mois de 2026. Cette augmentation coïncide notamment avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, qui mène, depuis sa réélection, une politique d‘opposition frontale aux politiques environnementales et climatiques”, en supprimant notamment toute mention du changement climatique dans les documents officiels et en supprimant toutes les données qui avaient été accumulées sur le sujet.

“Sur les 41 cas de désinformation climatique états-unienne identifiés, 71% se concentrent sur les politiques énergétiques et climatiques européennes, tandis qu'environ 22% s'attaquent aux sciences du climat, 5% à la géo-ingénierie, et 2% aux évènements climatiques extrêmes”, rapportent les chercheuses de l’IRIS.

Les motivations de ces désinformations climatiques sont doubles et ont beaucoup de similarités. D’une part, ces ingérences s’inscrivent dans une guerre informationnelle plus globale qui vise à déstabiliser d’autres pays, à polariser les débats, voire à peser sur les scrutins pour faire monter les idéologies conservatrices. Un autre motif se dessine également. Il est économique. Selon l’Observatoire défense climat, la Russie comme les États-Unis ont intérêt à désinformer sur l’impact des énergies fossiles sur le climat afin de maintenir la dépendance de l’Union européenne à ces énergies qu’ils lui vendent. Les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) ont atteint un niveau record depuis 2022 au premier trimestre 2026, augmentant de 16% sur un an pour atteindre près de 7 milliards de m3.

“La désinformation climatique offre aux États pétroliers et gaziers, comme la Russie, le moyen de contester l'existence ou la gravité de la crise climatique ou encore la responsabilité des énergies fossiles dans celle-ci, permettant ensuite de nier la nécessité de mettre fin à l'exploitation et la consommation d'hydrocarbures. Elle cible particulièrement l'UE, précurseur en matière de lutte contre les changements climatiques depuis les années 2000, et ses politiques climatiques et énergétiques comme le Pacte vert européen, qui incitent à la décarbonation du marché énergétique européen”, explique le rapport.

Les États-Unis y trouvent le même intérêt. L’Observatoire défense climat souligne même que dans ce pays les intérêts des grandes compagnies pétrolières sont étroitement liés aux intérêts politiques, puisque Donald Trump avait bénéficié d’un large soutien financier de l’industrie pétrolière pendant sa campagne pour revenir au pouvoir en 2024. “Les implications internationales de cette orientation de campagne se sont matérialisées dès le début de son mandat, lors duquel les exportations d’énergie ont été instrumentalisées comme outil de négociation”, expliquent les chercheuses, rappelant qu’en 2025 les États-Unis ont conditionné certaines garanties de défense et l’accès commercial au marché américain à l’achat d’énergies fossiles américaines. L’UE s’était alors engagée à importer 700 milliards de dollars d’énergie.

Les chercheuses de l’IRIS, qui font ce rapport pour le ministère des Armées, alertent sur les risques que fait encourir cette désinformation climatique sur la préparation des armées. Elle peut retarder ou fausser l’anticipation des crises et des conflits qui pourront naître à cause des conséquences du changement climatique, notamment autour de l’accès à l’eau ou à la nourriture, et ralentir la réaction des autorités.