ADRI SALIDO / Getty Images via AFP
Cessez-le-feu ou pas, le Liban reste le « talon d'Achille » des négociations entre Iran et États-Unis. (photo d'illustration d'une frappe à Nabatieh le 19 juin 2026)
L'escalade a été violente, mais rapidement suivie d'un cessez-le-feu. Le Liban retient son souffle après qu'Israël et le Hezbollah pro-iranien se sont mis d'accord ce vendredi 19 juin pour faire taire les armes. Quelques heures plus tôt, le pays au cèdre avait connu un regain de violences, menaçant le protocole d'accord de paix entre l'Iran et les États-Unis. Celui-ci était déjà en mauvaise posture après le report sine die de la réunion prévue le même jour en Suisse.
Les frappes israéliennes qui ont fait une cinquantaine de morts selon le Liban, ont fait craindre le pire pour les négociations entre Washington et Téhéran, le mémorandum approuvé par les deux parties prévoyant un cessez-le-feu « sur tous les fronts, y compris au Liban ». Ces demandes étaient formulées clairement par les négociateurs iraniens depuis plusieurs semaines.
Mais que faut-il attendre réellement de cette nouvelle trêve ? Une précédente, annoncée le 16 avril, n'avait pas empêché les attaques de se poursuivre. L'Agence nationale d'information libanaise (ANI) et l'AFP ont déjà fait état respectivement d'une frappe et de tirs d'artillerie continus dans des localités du sud Liban, après que le cessez-le-feu a été proclamé.
Interrogé par Le HuffPost ce vendredi, Bertrand Badie, professeur émérite des universités à Sciences Po Paris, a appelé à la prudence face à la trêve annoncée, soulignant que « tout peut évoluer très vite ». D'après ce spécialiste des relations internationales, auteur du livre Par-delà la puissance et la guerre (Odile Jacob), le problème que pose la situation au Liban dans le cadre des négociations irano-américaines « reste le même ».
Le Liban reste le « talon d'Achille » du processus de paix
Selon lui, « le linkage » de la « question libanaise » à un mémorandum entre les États-Unis et l'Iran a fait du pays au cèdre le « talon d'Achille » du processus de paix. Passé entre deux États, l'accord repose finalement sur la situation dans un pays tiers, le Liban, et par extension sur le bon vouloir d'un quatrième acteur : Israël. « Lorsque cet échafaudage a été monté, on voyait bien quels étaient la fragilité et le risque », relève Bertrand Badie, estimant que « la principale force capable de tout mettre par terre » reste l'État hébreu.
Celui-ci s'était montré peu enclin à stopper son offensive au Liban, mais la trêve de ce vendredi a de quoi faire renaître, pour un temps au moins, l'espoir d'apaisement. Déjà entré en vigueur, ce cessez-le-feu a été négocié par les médiateurs américains et qataris à la suite de discussions avec Israël et l'Iran, selon un responsable américain qui s'est confié à l'AFP sous couvert d'anonymat.
Rien n'indiquait un tel dénouement : à la violence des frappes s'était ajoutée ce vendredi celle des menaces israéliennes. Alors que Tel-Aviv a annoncé la perte de quatre soldats, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait promis de faire « payer un prix très lourd » au Hezbollah, répétant que l'armée israélienne restera au Liban, dont une partie du sud est occupée, « aussi longtemps que nécessaire ».
Le ministre israélien de la Sécurité nationale, le politicien d'extrême droite Itamar Ben Gvir, avait surenchéri en affirmant que « tout le Liban [devait] brûler ». Ces paroles avaient suscité la colère du chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, qui avait fustigé sur X une « diatribe » digne d'un « génocidaire lunatique ».
Une pause dans la « politique de chaotisation » israélienne ?
Comment expliquer qu'Israël ait accepté une trêve ? D'après Bertrand Badie, la réponse est sans doute à trouver du côté des États-Unis, qui avaient « les éléments » nécessaires pour imposer un « calme relatif » à son allié hébreu. Si « la fin complète des activités militaires au sud Liban » semble « difficile à obtenir » aux yeux du spécialiste, Washington pouvait espérer « une diminution de l'intensité des combats » suffisante pour faciliter les discussions avec Téhéran.
Si Israël semble pour le moment s'engager sur cette voie, il faut garder en tête qu'elle n'allait pas du tout de soi pour l'État hébreu. D'une part car la survie d'un mémorandum irano-américain qu'il juge défavorable lui importe peu sur le papier, d'autre part car il s'est engagé dans une « politique de chaotisation » sans donner l'impression d'avoir un « plan B, hors d'une activité agressive et de destruction », juge Bertrand Badie.
Les pressions américaines s'étaient en tout cas accrues sur le gouvernement Netanyahu, que le vice-président JD Vance avait recadré après ses critiques du mémorandum, lui enjoignant d'« ouvrir les yeux ». « Donald Trump est le seul chef d'État dans le monde entier qui est compréhensif envers Israël aujourd'hui », avait-il déclaré avant d'avertir : « Si j'étais au gouvernement israélien, peut-être que je n'attaquerais pas le seul allié puissant qui me reste sur la planète ».
Téhéran s'évite un « dilemme » (pour le moment)
Une chose est sûre : ce cessez-le-feu offre un léger répit au régime des mollahs, pour qui une intensification des combats au Liban aurait provoqué un « dilemme », selon Bertrand Badie. Téhéran, « qui ne manquera pas de faire remarquer qu'on lui doit ce cessez-le-feu », n'avait pas vraiment intérêt à ce que soit enterré un mémorandum qui lui est « beaucoup plus favorable » qu'à ses ennemis israélien et américain, pointe le professeur émérite à Sciences Po Paris.
Selon lui, l'accord constitue une « reconnaissance de l'Iran comme puissance régionale » en l'autorisant à « inclure la question libanaise » dans le texte. En cas d'escalade au Liban, préserver le mémorandum pour « ne pas perdre tout ce qu'il [y] a gagné » aurait impliqué que Téhéran ferme les yeux sur les actions israéliennes. Mais « étant donné les termes de l'accord », il lui aurait été « difficile d'ignorer la reprise des hostilités », juge Bertrand Badie.
L'annonce de la trêve entre Israël et le Hezbollah n'a pour le moment pas relancé les discussions entre Iraniens et Américains, après l'annonce du report des négociations initialement prévues ce vendredi en Suisse. Si le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, a dit que Téhéran « compt[e] organiser une réunion dans les prochains jours », il a aussi affirmé qu'il n'y avait « aucune urgence », comme la signature du protocole d'accord « a eu lieu par voie électronique le 18 juin ». Donald Trump, lui, avait complété cette formalité par une signature symbolique au château de Versailles.



