Le mois de juin est celui de la mémoire occidentale et en particulier européenne. Le 6 juin, que nous venons de célébrer pour la 82e fois (déjà le temps d'une vie), rappelle évidemment le Débarquement allié en Normandie pour contrer l'Allemagne nazie et le début de la libération de notre territoire. Le 18 juin qui arrive célèbre, lui, l'appel du général de Gaulle en 1940, acte fondateur de la Résistance française contre le régime de Pétain, mais aussi la date symbolique de la reconquête de notre souveraineté.
Dans les deux cas, ces deux dates racontent finalement une même histoire : celle d'un continent qui n'aurait probablement jamais retrouvé sa liberté sans le courage des résistants européens mais aussi sans le sacrifice de dizaines de milliers de soldats américains venus mourir sur notre sol. Michel Sardou l'a si bien chanté et son texte doit demeurer pour la postérité pour que nous n'oublions pas, même en période de trouble dans la relation transatlantique, l'importance vitale que l'Amérique joue pour l'Europe : « Si les Ricains n'étaient pas là , vous seriez tous en Germanie. »
Les commémorer encore aujourd'hui n'interdit évidemment pas de critiquer les États-Unis d'aujourd'hui ni certaines décisions de Donald Trump. Mais elles devraient au moins nous préserver d'une forme d'ingratitude historique qui, au moment où l'Europe traverse l'une des plus profondes crises de puissance de son histoire contemporaine, devient aussi une faute stratégique. Car ce que nous reprochons aujourd'hui aux États-Unis est un peu facile : nous voulons leur faire payer le prix fort de notre dépendance à leur égard, cocon confortable dans lequel nous nous sommes lovés pendant des décennies pour construire le reste de notre puissance et pérorer sur la scène mondiale. Mais si l'on retire la béquille américaine ? Tout s'effondre.
Car l'Europe semble aujourd'hui vivre davantage dans la célébration de son passé que dans la préparation de son avenir : ce temps de la splendeur des empires et de la puissance que nos ennemis cherchent à retrouver mais que nous ne parvenons pas à ressusciter. Elle continue de se présenter comme une grande puissance alors qu'elle ne possède plus les attributs fondamentaux de la souveraineté. Elle ne dispose pas d'une véritable autonomie militaire, restant largement dépendante du parapluie américain à travers l'Otan. Elle ne maîtrise pas davantage sa souveraineté énergétique, comme la guerre en Ukraine est venue le rappeler brutalement. Quant à sa souveraineté numérique, elle relève presque du fantasme : les réseaux sociaux sont américains, les grands acteurs de l'intelligence artificielle sont américains ou chinois, les infrastructures numériques stratégiques échappent largement au contrôle européen et les semi-conducteurs les plus avancés sont produits en Asie.
Chaque déclaration du président américain provoque indignation, commentaires et condamnations permanentes
Pendant ce temps, Bruxelles continue de croire qu'en multipliant les règlements, les normes et les directives, elle exerce encore une forme de puissance. Or une puissance ne se mesure pas au nombre de textes qu'elle adopte mais à sa capacité d'imposer ses intérêts, de produire les technologies du futur et de peser dans les grands rapports de force internationaux. Nous sommes devenus une puissance normative, donc une puissance de la paralysie et de la lenteur face aux grands enjeux contemporains qui vont très vite.
Un monde de compétition
Une partie des dirigeants européens semble avoir trouvé son principal adversaire et son obsession : Donald Trump. Chaque matin, les Européens se réveillent face au miroir en lui demandant qui est le plus beau. Ce n'est pas Trump qui va les brosser dans le sens du poil. Trump, c'est le miroir, certes parfois de mauvaise foi, mais qui pousse à s'améliorer et surtout à ne dépendre de personne.
Chaque déclaration du président américain provoque indignation, commentaires et condamnations permanentes. Il est fou, il est malade, on entend tout depuis des mois. Pourtant, le véritable sujet est ailleurs. Donald Trump n'a pas créé le basculement géopolitique que nous vivons violemment aujourd'hui : il n'est pas l'explosif, il est l'étincelle. Tout était déjà là , la montée de la Chine, la défiance des pays comme la Russie et l'Iran à l'ordre occidental dominant. Il l'a simplement assumé et essaie de rentrer dans la danse pour reprendre le contrôle. Les États-Unis ont compris depuis plusieurs années que leur avenir se jouait désormais dans leur confrontation avec la Chine et, plus largement, avec les nouvelles puissances émergentes. Ils n'ont pas de temps à perdre avec les Européens qui régulent, défendent le droit international que plus personne ou presque ne respecte, hélas. Cette évolution ne disparaîtra pas avec Trump. Elle survivra à son mandat parce qu'elle répond à une réalité stratégique profonde.
Le monde est redevenu un monde de compétition. La Chine investit massivement dans les technologies de rupture, les infrastructures, les minerais critiques, l'intelligence artificielle et les capacités militaires. L'Inde affirme progressivement son autonomie stratégique. Les BRICS construisent patiemment une alternative économique et financière à l'ordre occidental. Les monarchies du Golfe diversifient leurs économies et deviennent des acteurs diplomatiques majeurs.
Pendant ce temps, l'Union européenne continue de consacrer une énergie considérable à produire des cadres paralysants/protecteurs qui finissent souvent par pénaliser d'abord ses propres entreprises et ses propres citoyens. Nous restons une puissance d'attraction car nous sommes peut-être plus rassurants que d'autres continents dans ce grand chaos mondial mais sommes-nous compétitifs géopolitiquement pour autant ? Nous sommes devenus une puissance réglementaire (qui entrave tous ceux qui essaient d'entrer évidemment) dans un monde qui récompense désormais les puissances industrielles, technologiques et militaires (qui sont évidemment presque partout, du coup, sauf en Europe).
Vouloir prendre ses distances avec Washington relève moins d'une stratégie d'émancipation que d'une fuite en avant
C'est là que réside probablement l'erreur d'analyse de nombreux responsables européens. Ils pensent encore que le droit international, les institutions multilatérales et les normes suffiront à structurer les relations internationales. Or le retour de la guerre en Europe, la rivalité sino-américaine, les tensions au Moyen-Orient et la fragmentation de l'économie mondiale démontrent exactement l'inverse. C'est l'ère des coups bas, de la bataille pour les ressources. Nous ne livrons pas de combat, même pas pour notre souveraineté. Mais nous critiquons les États-Unis, les pays du Golfe, la Chine, qui se battent pour ça, pour eux mais au fond pour nous. Car que serions-nous sans eux ?
Retrouver la souveraineté plutôt que cultiver le ressentiment
Dans ce contexte, vouloir prendre ses distances avec Washington relève moins d'une stratégie d'émancipation que d'une fuite en avant. C'est un suicide programmé. L'Europe ne dispose aujourd'hui ni des moyens militaires, ni des capacités industrielles, ni de la puissance technologique qui lui permettraient de se passer durablement de son partenaire américain. Cela ne signifie pas qu'elle doive renoncer à bâtir sa propre souveraineté. Bien au contraire. Mais cette souveraineté ne se décrète pas dans des discours. Elle se construit par l'investissement, par la réindustrialisation, par la recherche, par l'innovation, par une politique énergétique cohérente et par une véritable ambition de puissance.
Les Américains, rappelons-le, sont avant tout des Européens partis construire un nouveau monde. Depuis près de deux siècles et demi, ils regardent vers l'avenir avec une capacité d'innovation, de conquête et de prise de risque qui continue d'impressionner. Les grandes révolutions technologiques récentes, de la Silicon Valley à l'intelligence artificielle générative, témoignent de cette dynamique permanente. L'Europe, elle, donne parfois le sentiment inverse : celui d'un continent qui regarde davantage dans le rétroviseur que par le pare-brise. Elle célèbre avec talent son histoire, son patrimoine et ses valeurs, mais peine à écrire le récit de sa puissance future. Existe-t-elle ? Les démocraties nous inscrivent dans un temps court et nos ennemis se projettent dans le temps long.
À quelques semaines du 250ᵉ anniversaire des États-Unis, le 4 juillet prochain, cette différence mérite d'être méditée. Derrière la formule populaire de la chanson de Michel Sardou se cache une vérité historique que l'on oublie parfois un peu vite. Sans les États-Unis, l'Europe n'aurait probablement pas retrouvé sa liberté dans les conditions que nous connaissons aujourd'hui. Cette réalité n'impose ni admiration béate, ni alignement systématique mais elle mériterait davantage de tenue.
Le général de Gaulle n'a jamais confondu indépendance et isolement
La revendication de la souveraineté et de l'indépendance ne doit pas s'apparenter à une crise d'adolescence : comment ne pas faire un parallèle entre des enfants gâtés et pourris qui reprochent tout à leurs parents qui tiennent pourtant les cordons de la bourse et de leur avenir ? Une alliance n'a jamais interdit le désaccord. Mais faire de l'antiaméricanisme un projet politique ou stratégique est une erreur majeure au moment même où le centre de gravité du monde bascule vers l'Asie.
Le général de Gaulle parlait sans cesse de souveraineté. Mais il n'a jamais confondu indépendance et isolement. Il savait que la puissance ne reposait pas sur des déclarations d'intention mais sur des capacités concrètes. C'est sans doute la principale leçon que devraient nous rappeler le 6 juin et le 18 juin. Les nations qui cessent d'investir dans leur puissance finissent toujours par vivre de leurs souvenirs. L'Europe est aujourd'hui à ce point de bascule. Elle peut continuer à réglementer un monde qu'elle ne dirige plus, ou décider enfin de reconstruire les fondements de sa souveraineté. L'histoire, elle, n'attendra pas.
*Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, consultant médias, chercheur en relations internationales associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense) et à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse) et directeur de l'Institut Géopolitique Européen (IGE).




