Les États-Unis et l'Iran ont annoncé un accord mettant fin à la guerre avec l’Iran, dans la nuit du dimanche 14 au lundi 15 juin 2026 destiné à mettre fin à plusieurs mois d'affrontements au Moyen-Orient. Alors que sa signature officielle est attendue dans les prochains jours, plusieurs dossiers restent encore en discussion. Alors, qui sort réellement gagnant de cet accord? On en parle dans le nouvel épisode du “Titre à la une”.
Dans la nuit du dimanche 14 au lundi 15 juin 2026, les États-Unis et l'Iran ont annoncé un accord destiné à mettre fin à plusieurs mois de tensions et d'affrontements au Moyen-Orient, déclenchés le 28 février dernier. Fruit de négociations menées ces dernières semaines, ce protocole d'accord prévoit un cessez-le-feu ainsi que l'ouverture d'une nouvelle phase de discussions diplomatiques entre les deux puissances. Sa signature officielle est attendue le 19 juin à Genève.
Mais de nombreuses questions restent en suspens. Programme nucléaire iranien, levée des sanctions américaines, garanties de sécurité réclamées par Washington comme par Téhéran: plusieurs dossiers sensibles doivent encore être tranchés. Alors, qui sort réellement gagnant de cet accord? Pourquoi l'Iran pourrait-il revendiquer une victoire diplomatique face aux États-Unis? Et ce rapprochement historique peut-il aboutir malgré l'opposition d'Israël?
Pour en parler, le nouvel épisode du podcast Le Titre à la une reçoit Sébastien Regnault, chercheur, sociologue et politologue, auteur de La Modernité iranienne aux éditions L'Harmattan.
Après ce début d’accord, chacun revendique la victoire. Entre les États-Unis et l’Iran, qui en sort gagnant à vos yeux?
C’est plutôt l’Iran qui en sort vainqueur. En tout cas, ce qui est clair, c’est que les États-Unis ont plutôt reculé dans l’histoire. Puisque sur tous les problèmes qui existaient avant la guerre, aucun n’a été véritablement résolu encore. Et maintenant, il y a le détroit d’Ormuz en plus comme problème. Par rapport à l’ensemble de la situation pré-guerre, nous sortons de cette guerre dans une situation où les Etats-Unis ont dû trouver un protocole d’accord, j’insiste sur le mot protocole d’accord, pour pouvoir libérer le détroit d’Ormuz qui était la condition première, la priorité première pour relancer l’économie mondiale qui était extrêmement affectée par la fermeture de ce détroit et pour se donner le temps de régler l’ensemble des autres problèmes.
Dans ce communiqué de l’agence iranienne, on apprend que le détroit d’Ormuz pourrait être rouvert “selon les arrangements iraniens”. Comment est-ce que vous comprenez cela?
Les Iraniens, leur point de vue c’est que comme il y a beaucoup de bateaux civils qui passent, mais aussi des bateaux militaires et que depuis 47 ans, ils voient passer les bateaux militaires en face de chez eux pour construire des bases militaires, ces bases qui ont permis aux États-Unis de les attaquer. Ils veulent pouvoir assurer un contrôle sur ce détroit d’Ormuz. Quel est le type de contrôle? C’est une forme de service, alors c’est contre le droit international. C’est pour ça que le monde entier s’offusque de cette nouvelle donne, de cette nouvelle situation.
Normalement il y a une liberté de navigation qui est de mise. Mais c’est un détroit extrêmement fréquenté par les bateaux civils. Et donc, il y a souvent beaucoup de bateaux qui, par la force de la géographie, lorgnent sur les eaux territoriales iraniennes. Les iraniens ont profité de cette guerre pour avancer un pion sur ce détroit d’Ormuz et imposer… Ils proposent des frais de service, droits de passage, etc. Il va falloir voir les modalités de cette situation. Mais c’est clair qu’ils veulent pouvoir avoir un contrôle sur ce détroit, non pas seulement sur les bateaux civils, mais surtout sur les bateaux militaires.
Et qu'est-ce que cela changerait concrètement?
Sur les bateaux militaires, c’est qu’il y a énormément de bases militaires dans la rive du golfe arabe: Émirats Arabes Unis, Qatar, Bahreïn, Arabie Saoudite, Koweït, etc. On a eu ces bases militaires américaines, notamment visées par l’Iran pendant la guerre, en partie détruites, mais qui n’ont pu être développées par les États-Unis que parce qu’ils passaient sur ce détroit d’Ormuz pour pouvoir apporter les équipements nécessaires à la construction de ces bases. Dans cette guerre entre les États-Unis et l’Iran, les Iraniens voient le long de leurs côtes des bateaux militaires passer quotidiennement ou de manière hebdomadaire devant leurs côtes pour construire des bases qui ont permis aux États-Unis de les attaquer. C’est contre ça aussi qu’ils voulaient se battre.
Donc contrôler le détroit, c’est aussi mettre les Américains à distance sur le plan militaire?
Sur le plan militaire, c’est surtout ça qui est très important d’un point de vue de la stratégie militaire. À partir de ce moment-là , si les bateaux militaires ne peuvent plus passer sur ce détroit, il va falloir approvisionner ces bases militaires américaines par les airs. Et ce n’est pas du tout le même coût, ce n’est pas du tout la même facilité.
L’autre point essentiel: c’est le nucléaire, qui avait poussé Donald Trump à la guerre. Il espère une pause de 15 ans sur l’enrichissement d’uranium. C’est un retour à l’accord de 2015 qu’il avait lui-même déchiré en 2018. N’est-ce pas un retour à la case départ?
C’est un retour à la case départ. On ne voit pas trop comment les Américains pourraient obtenir mieux que le DPOC (Le Due Process Oversight Committee, NDLR) qui avait été signé par Obama. Et je le rappelle: la France, les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Chine et la Russie. C’était un accord lourd, qui avait été signé au moment des accords de Paris sur l’environnement. Quand Donald Trump est arrivé au pouvoir, il a déchiré et l’accord de Paris sur l’environnement et le DPOC sur le nucléaire iranien.
En disant sur le DPOC: “Moi, je vais faire mieux, je vais empêcher à l’Iran de faire tout enrichissement d’uranium”, ce qui est autorisé dans le droit international selon le traité de non-prolifération, mais à des taux de 2-3%. C’est surtout pour des moyens médicaux, pour faire de la recherche, etc. Le jour où les Américains ont rétabli des sanctions contre l’Iran, alors que l’Iran respectait cet accord, les Iraniens ont décidé d’aller plutôt vers une orientation militaire de leur programme nucléaire. Et dorénavant, il y a 440kg d’uranium enrichi à 60% en Iran.
Ce que Donald Trump n’a pas réussi à récupérer malgré ses ambitions?
Ils ont accepté dans le principe une dilution de cet uranium enrichi. Les iraniens et les américains se seraient entendus, ça reste à confirmer, que ce stock d’uranium soit dilué mais sur place. Il n’est pas question pour l’Iran que cet uranium soit exporté vers l’étranger. S’il est dilué, il ne représente plus une menace de pouvoir constituer une bombe nucléaire avec ce stock. (…)
C’est ce qu’on appelle en prolifération un “seuil nucléaire”. Le traité de non-prolifération que l’Iran a signé à l’époque du Shah, s’était engagé à respecter le seuil nucléaire civil. La négociation qui va s’engager entre l’Iran et les États-Unis, c’est quel seuil nucléaire pour l’Iran, pour quel rôle dans la région, quelle position géopolitique, quelle relation avec les États-Unis. C’est une reconnaissance pour les États-Unis de la souveraineté de l’Iran, et en échange d’une reconnaissance d’un seuil nucléaire du côté américain.
Il est aussi question d’argent dans ce protocole, notamment 300 milliards de dollars pour la reconstruction. Cela correspond aux destructions ou est-ce un butin de guerre?
Il y a deux questions. Il y a la question des avoirs gelés iraniens: c’est 24 milliards de dollars dont l’Iran dispose dans des banques à l’étranger, notamment beaucoup au Qatar. Ces avoirs ont été gelés par les Américains (…) Ça remonte à l’arrivée de Donald Trump lors de son premier mandat. C’est à ce moment-là qu’il avait décidé de geler tous les avoirs iraniens à l’étranger.
Dans l’accord qui est sur le point d’être signé, il est question que cet argent soit débloqué pour donner du souffle à l’économie iranienne. Ensuite, la question des 300 milliards: c’est plus des investissements étrangers (américains, saoudiens, qataris, etc.). Il y a de l’argent à se faire en Iran, il y a la deuxième réserve de gaz au monde, la troisième réserve de pétrole. Ce sont des investissements industriels que les Américains veulent proposer à l’Iran pour les aider à redévelopper leurs infrastructures.
On comprend l’intérêt pétrolier pour Donald Trump, mais c’est aussi soutenir un régime dont on voulait la tête?
Cela fait 47 ans que cette dialectique est posée par les États-Unis. Je rappelle que c’est le seul pays au monde qui défend cette position. La France a des relations diplomatiques avec l’Iran. On peut être en désaccord avec l’Iran, contester le régime, trouver qu’il est cruel avec sa population. Mais ça n’empêche pas d’avoir des relations diplomatiques. Les États-Unis n’étaient pas du tout dans cette logique-là : ils étaient dans une logique de renversement du régime iranien. Et c’est ça qui va changer: nous avons aux États-Unis une droite, extrême droite, avec cette population MAGA (Make America Great Again, NDLR), et en Iran, des ultraconservateurs. S’il y a une possibilité de dialogue entre ces extrémistes de part et d’autre, ça va laisser libre cours à une reprise des relations diplomatiques et donc un apaisement de la situation pour la stabilité de l’ensemble du Moyen-Orient. Pour les États-Unis, il s’agit de reconnaître la république islamique d’Iran comme souveraine.
Cette reconnaissance diplomatique est donc l’essence même de l’accord?
D’un point de vue symbolique, c’est ça qui mettait le feu aux poudres de tous les problèmes du Proche et du Moyen-Orient depuis 47 ans. Il faut se souvenir: guerre Iran-Irak, deuxième guerre du Golfe, troisième guerre du Golfe, la Syrie, le Yémen, l’Afghanistan, l’Irak et le Liban. Ce sont toutes ces zones où les Iraniens ont des intérêts dans la région et que les Américains ne reconnaissaient pas. Comme ils ne reconnaissaient pas le pouvoir en place à Téhéran, il y avait une espèce de guerre larvée dans toute la région entre les intérêts américains et les intérêts iraniens. Et c’est cela qui va être levé.
Si cet accord aboutit, on peut avoir une solution à long terme pour la région?
C’est tout l’enjeu. C’est pour ça que c’est vraiment historique ce qui est en train de se passer. On sous-estime le caractère extrêmement historique de la situation. Si ça va vraiment au bout mais ça prendra du temps. C’est comme quand les États-Unis ont fini par reconnaître la Chine après la révolution chinoise. Les Américains n’avaient jamais reconnu le régime à Téhéran. Désormais il y a une négociation au plus haut niveau entre le président américain et le guide suprême iranien pour régler les problèmes dans la région.
Le fait qu’il n’y ait rien dans l’accord sur les alliés de l’Iran (Hezbollah, Houthis, Hamas) ni sur la nature du régime politique confirme-t-il cette souveraineté reconnue par Washington?
Ils vont cesser d’être en guerre permanente. Il va y avoir des tensions, des soubresauts, mais au moins il va y avoir un fil de relations diplomatiques. Depuis 47 ans, les Américains sont en guerre contre le régime iranien et tous ses proxys dans la région, et les Iraniens, en réciprocité, sont en guerre contre tous les intérêts dans la région. Si on passe à un accord de paix, nous mettons de côté la question militaire comme priorité. La question est la résolution des problèmes par la politique et la diplomatie.
Ce protocole peut-il aboutir malgré l’opposition d’Israël?
Toute la question est là . Moi je pense que la France et l’Europe, pour consolider une paix, doivent proposer des forces d’interposition. Le Liban est tiraillé entre les intérêts américains, iraniens, israéliens, européens, et la souveraineté du Liban n’est pas respectée. Il faut essayer de trouver une position et ce sera le rôle de la France dans le G7 parce qu’on l’a déjà fait pour essayer de temporiser la relation entre Israël et le Liban. Pour l’instant on est dans un cessez-le-feu. La clé du Hezbollah est à Téhéran et il va falloir entrer dans un jeu diplomatique pour trouver une solution pérenne qui permettra notamment à Israël d’être dans une zone sécurisée et au Liban d’être souverain.
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