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La naissance de la liberté académique aux États-Unis

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La liber­té aca­dé­mique est une notion née d'une ques­tion fon­da­men­tale : com­ment garan­tir à des cher­cheurs et ensei­gnants la pos­si­bi­li­té d'exer­cer libre­ment leur tra­vail intel­lec­tuel face aux pres­sions finan­cières, poli­tiques ou ins­ti­tu­tion­nelles qui s'exercent sur les uni­ver­si­tés et les éta­blis­se­ments de recherche ?

L'affaire Edward Ross

La ques­tion émerge aux États-Unis au tour­nant du XXe siècle, lorsque les grands indus­triels et finan­ciers prennent une place crois­sante dans les conseils d'ad­mi­nis­tra­tion des uni­ver­si­tés. En 1900, l'af­faire Edward Ross illustre le pro­blème : ce pro­fes­seur d'é­co­no­mie de Stan­ford, ayant pris posi­tion pour la limi­ta­tion de l'im­mi­gra­tion chi­noise, est licen­cié sur demande de Jane Stan­ford, dont la famille avait bâti sa for­tune sur la main-d'œuvre chi­noise. L'Ame­ri­can Eco­no­mic Asso­cia­tion s'en émeut et intro­duit pour la pre­mière fois le concept de liber­té aca­dé­mique aux États-Unis, concept qui exis­tait déjà en Allemagne.

C'est l'Ame­ri­can Asso­cia­tion of Uni­ver­si­ty Pro­fes­sors (AAUP), fon­dée en 1915 sous la pré­si­dence de John Dewey, qui for­ma­li­se­ra le prin­cipe dans une décla­ra­tion de réfé­rence. Celle-ci dis­tingue trois dimen­sions dont la liber­té de recherche, la liber­té d'en­sei­gne­ment et la liber­té d'ex­pres­sion en dehors des murs de l'u­ni­ver­si­té. Elle pose éga­le­ment un prin­cipe fon­da­men­tal : le contrôle par les pairs. Un cher­cheur ne peut être jugé que par ses pairs, et non par sa hié­rar­chie admi­nis­tra­tive, à l'i­mage d'un juge dont les déci­sions ne peuvent être contes­tées par celui qui l'a nom­mé. En contre­par­tie, le cher­cheur doit s'ex­pri­mer avec digni­té et retenue.

Une ques­tion sur­git dès le départ : un pro­fes­seur peut-il s'ex­pri­mer sur des sujets étran­gers à son domaine d'ex­per­tise ? Dès 1915, le pré­sident de Har­vard répond par l'af­fir­ma­tive, refu­sant de sanc­tion­ner un ensei­gnant favo­rable à l'Al­le­magne en temps de guerre. En 1940, l'AAUP pré­cise que tout pro­fes­seur par­lant en tant que citoyen doit être libre de toute cen­sure ins­ti­tu­tion­nelle, à condi­tion d'exer­cer une rete­nue appro­priée et de ne pas par­ler au nom de son institution.

Association of American Universities

La dimen­sion juri­dique prend une nou­velle ampleur entre 1950 et 1960, dans le contexte de la chasse aux com­mu­nistes. En 1953, l'Asso­cia­tion of Ame­ri­can Uni­ver­si­ties envi­sage d'ex­clure les pro­fes­seurs membres du par­ti com­mu­niste. Le débat est vif. Cer­tains voient dans l'adhé­sion à un par­ti exi­geant la dis­ci­pline de ligne une atteinte à la liber­té aca­dé­mique elle-même, d'autres craignent que cette accu­sa­tion ne serve à exclure des pro­fes­seurs pour de simples désac­cords intellectuels.

La Cour Suprême tranche en 1957, dans l'af­faire Swee­zy v. New Hamp­shire en esti­mant que la liber­té aca­dé­mique est consti­tu­tion­nel­le­ment pro­té­gée par le Pre­mier Amen­de­ment, qui garan­tit la liber­té d'ex­pres­sion. Pour la pre­mière fois, la Cour affirme qu'en­tra­ver la liber­té des intel­lec­tuels des uni­ver­si­tés met­trait en péril l'a­ve­nir même du pays. La déci­sion culmine en 1967 avec l'ar­rêt Keyi­shian v. Board of Regents, qui fait de la salle de classe un « mar­ché des idées » et éta­blit que la nation ne peut tolé­rer de lois impo­sant une ortho­doxie dans l'enseignement.

La liber­té aca­dé­mique ne s'ap­plique pas seule­ment aux indi­vi­dus. Elle pro­tège aus­si les uni­ver­si­tés en tant qu'ins­ti­tu­tions, notam­ment dans leur droit de choi­sir qui enseigne, ce qui est ensei­gné et com­ment. Mais des conflits peuvent sur­gir entre un pro­fes­seur et son uni­ver­si­té. Dans ces cas, les juges peuvent inter­ve­nir, sou­vent en s'ap­puyant sur l'é­va­lua­tion par les pairs pour tran­cher. Des ques­tions contem­po­raines illus­trent cette com­plexi­té : les trig­ger war­nings, les diver­si­ty sta­te­ments exi­gés des can­di­dats à un poste, ou encore le finan­ce­ment crois­sant de la recherche par des entre­prises pri­vées qui cherchent à contrô­ler les résul­tats ou à en main­te­nir la confi­den­tia­li­té ; pra­tiques jugées incom­pa­tibles avec la mis­sion uni­ver­si­taire de dif­fu­sion du savoir.

La liber­té aca­dé­mique reste ain­si un droit vivant, constam­ment négo­cié entre cher­cheurs, ins­ti­tu­tions, État et socié­té. Aujourd'­hui plus mena­cé que jamais par la mon­tée des pres­sions poli­tiques sur les uni­ver­si­tés américaines.

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