Les États-Unis proposent au Canada « une discussion à un sens » dans le cadre de la révision de l'Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), estime l'ancien ministre Jean Charest. Après l'abandon des tarifs réciproques et de la taxe sur les services numériques par Ottawa, le gouvernement américain exige maintenant une nouvelle concession : la remise de l'alcool américain sur les tablettes canadiennes.
« C'est la méthode Trump : tu frappes d'abord l'autre partie sur la tête et après, tu négocies », illustre l'ancien chef libéral devenu membre du Comité consultatif sur les relations économiques canado-américaines mis en place par le premier ministre Mark Carney. « Nous avons déjà joué dans ce film. »
Cette fois, Ottawa n'entend plus plier l'échine, a laissé entendre l'ancien premier ministre en marge d'une allocution tenue mercredi à Thetford Mines. Hors de question, explique-t-il, de participer à un dialogue de sourds avec Washington.
« Nous voulons être à la table le plus rapidement possible, précise l'ancien premier ministre québécois, mais à des conditions qui nous permettent d'être entendus. »
Cette prise de position survient au moment où la Maison-Blanche menace de tirer une nouvelle salve tarifaire sur le Canada au nom de la lutte contre le travail forcé — un prétexte tiré d'une loi d'exception qui s'avère surtout utile, aux yeux de Jean Charest, pour dispenser le gouvernement de passer par le Congrès pour imposer des mesures de rétorsion commerciales à l'encontre d'autres États.
« Notre posture, elle est surtout défensive, admet l'ancien premier ministre. Nous voulons juste protéger notre accès au marché américain. Si nous perdons ça, martèle-t-il, nous aurons des problèmes — des gros problèmes. »
La donne change toutefois aux États-Unis. La Cour suprême a battu en brèche les tarifs tous azimuts que le gouvernement américain avait édictés sur le monde — même sur une île inhabitée au large de l'Australie. Les sondages montrent aussi que la cote du 47e président dégringole au moment où le coût de la vie, lui, maintient son étau sur le portefeuille de la classe moyenne américaine. Les élections de mi-mandat attendent le Parti républicain dans le détour, croit Jean Charest, si bien que le Grand Old Party pourrait perdre sa mainmise non seulement sur la Chambre des représentants, mais aussi sur le Sénat.
« Au rythme où ça va, les midterms vont affaiblir Trump. Mais même s'il y a un changement de majorité à la Chambre ou au Sénat, ajoute-t-il, le président va être dans la dernière moitié de son mandat. Il risque de devenir encore plus imprévisible, encore plus agressif. Il y aura un affaiblissement, en tout cas sur le papier, mais dans les faits, ça ne va peut-être pas être plus facile pour négocier. »
L'issue des élections de mi-mandat, en novembre, pourrait toutefois créer des brèches par où la dissidence serait capable de s'engouffrer.
« Si la Chambre se réappropriait le dossier des tarifs, ça serait déjà un gain très important », estime Jean Charest. Si une éventuelle déconfiture électorale de Donald Trump et de son parti était capable de délier des langues dans la sphère économique, ce serait aussi à l'avantage du Canada, selon l'ancien premier ministre.
« C'est la deuxième condition : il faut que le milieu des affaires parle parce que là , il se tait, déplore-t-il. C'est unanime au sein des entreprises américaines : elles veulent que le libre-échange continue, mais elles ont peur de le dire. Comme nous, elles seraient parfaitement satisfaites du statu quo actuel si les trois partis décidaient de continuer avec l'ACEUM pour encore 16 ans. »
D'ici à ce qu'Ottawa, Mexico et Washington paraphent le renouvellement de l'accord, le « sentiment d'urgence » qui habite le Canada doit perdurer, croit enfin Jean Charest. « Donald Trump, il nous force à nous mettre les yeux devant les trous sur un certain nombre de sujets. Nous étions devenus complaisants : ça nous prend du temps à faire des projets, nous sommes hyperréglementés et là , il faut que le fédéral et la province travaillent ensemble pour s'y attaquer. »






