Au début du mois de mai, la Cour suprême des États-Unis a considérablement affaibli la loi qui protège le vote des minorités raciales. Cela a provoqué une ruée dans la bataille du redécoupage électoral des États conservateurs du Sud, où la contestation monte.
Aux États-Unis, lors des scrutins, le gerrymandering est l’art, pour le parti au pouvoir, de redécouper les circonscriptions électorales d’un État sur mesure, pour maximiser ses chances de remporter les élections. Une pratique qu’on retrouve chez les démocrates comme chez les républicains.
Mais un séisme a eu lieu le mois dernier, début mai, lorsque la Cour suprême des États-Unis a considérablement affaibli le Voting Rights Act. Cette loi sur les droits civiques, datant de 1965, protège le vote des minorités raciales de redécoupages abusifs, qui viseraient à diluer leur vote. Cela a provoqué une brèche dans laquelle plusieurs États conservateurs du Sud (Louisiane, Alabama, Georgie, Caroline du Sud…) se sont immédiatement engouffrés, pour redessiner les cartes à leur avantage, en vue des élections de mi-mandat en novembre prochain.
Face à cet évènement, la société civile se mobilise, notamment à Selma en Alabama, épicentre de cette contestation naissante, là où est née la lutte pour les droits civiques.
À l’heure de la messe, de nombreuses voix résonnent dans cette église afro-américaine. Pasteurs, représentants politiques et militants se succèdent au micro pour appeler à la mobilisation. Sur un des bancs, Denzel Peoples, 33 ans, a fait plus de trois heures de route depuis Atlanta, en Géorgie. “On pense que ces choses sont gravées dans le marbre, qu’il y a un consensus. Il y a cinq ans, c’était accepté à l’unanimité par les démocrates et les républicains. Mais les temps ont changé”, observe-t-il.
“Je n’aurais jamais pensé de ma vie devoir me battre pour que le Voting Rights Act ne soit pas démantelé de mon vivant.”
Denzel Peoples, un habitant de Selma en Alabamaà franceinfo
Depuis 1965, le Voting Rights Act permettait aux minorités d’engager des recours lorsqu’un découpage électoral diluait leur poids. Dans l’Alabama où un quart de la population est noir, il a permis d’assurer une meilleure représentation des électeurs afro-américains. Cette décision de la Cour suprême ouvre donc la porte à un retour en arrière.
À 64 ans, le révérend Darrell Irvin s’apprête, pour la première fois de sa vie, à marcher sur le pont Edmund Pettus, celui-là même où les figures du mouvement des droits civiques ont défilé il y a 60 ans. “Nous avons du travail, dit-il. Le flambeau reçu de nos prédécesseurs traîne par terre depuis trop longtemps. Il est temps de le ramasser. Sinon, nous perdrons des sièges.”
Le révérend et les autres savent que le but du redécoupage électoral voulu par les Républicains se résume en deux mots : pack and crack. Il s’agit de rassembler les minorités qui votent souvent démocrate, dans un district, et de diluer le reste dans les autres. “J’ai dit hier à mes élèves : Mrs Howard va se battre pour vos droits, raconte Candace, enseignante en primaire. Nous allons perdre des financements. Pour les parcs, les personnes âgées, les écoles, l’art…”
“Ils mettront l’argent là où ils veulent et non là où on en a besoin.”
Candace Howard, enseignante en primaireà franceinfo
Pour la gouverneure républicaine de l’Alabama, les tribunaux fédéraux n’ont pas à imposer des découpages qui prennent compte de la couleur de peau. Mais ces découpages “neutres”, Linden McGee n’y croit pas. “Ça n’existe pas, ce pays n’est pas neutre, s’exclame-t-elle. Les chiffres de la criminalité, le nombre de Noirs en prison, les disparités sur la santé, les revenus…”
“Rien n’est neutre ici. Pourquoi le découpage le serait ?”
Linden McGee, électeur à Selmaà franceinfo
“On nous dit : ‘Pourquoi vous en faites un sujet racial ?’, poursuit l’homme, mais ce sont eux qui le font ! La naissance de notre pays est marquée par le racisme. Tant qu’on ne s’occupe pas de ça, on n’ira nulle part.” Linden s’éloigne le poing levé, l’autre maintenant une pancarte qui indique : “Protégez notre vote.”
La colère de ces électeurs démocrates dépasse largement l’Alabama. En témoigne la forte mobilisation durant cette récente journée d’action organisée à Montgomery, la capitale de l’Alabama. Des dizaines de cars venus du Mississippi, de Louisiane, de Georgie, du Tennessee ou de Floride stationnent près des colonnes blanches du Capitole.
C’est ici même qu’il y a 165 ans, les États confédérés d’Amérique ont été fondés. Un lieu hautement symbolique pour Tameeka Brown, qui a fait le déplacement depuis le Michigan, à 1 500 km au nord. “Quand ils diluent le vote en Alabama, dénonce-t-elle, ils le font aussi dans le Mississippi, en Louisiane, puis ça remonte dans l’Ohio, en Pennsylvanie, et dans le Michigan. Ça s’étend déjà ! Ce pays est tout ce que nous avons. Donc je lutte.” Lutter, pour les associations représentant les minorités, passe par les recours en justice. Plusieurs sont en cours dans le sud du pays. Mais lutter veut aussi dire reprendre le chemin vers les urnes.
Christopher Bruce représente l’association des droits civiques, l’ACLU de Géorgie, explique leur stratégie : “L’important, c’est comment on se bat. C’est pour cela que nous informons et sensibilisons les gens à travers tout le pays. Et c’est tout l’objet de ce rassemblement. Éduquer les citoyens, leur donner les outils et les moyens d’agir, pour qu’ils aillent voter et fassent bouger les choses. Ça touche l’ensemble des États-Unis.“
“C’est aux citoyens de choisir leurs représentants politiques, pas l’inverse.”
Christopher Bruce, représentant d’une association de droits civiquesà franceinfo
Dans la 2e circonscription d’Alabama, remaniée de haute lutte grâce au Voting Rights Act, le député démocrate Shomari Figures sait que sa réélection en novembre est menacée. En cas de redécoupage électoral, sa ville natale, Mobile, pourrait basculer dans un district historiquement très républicain. Mais ce combat est plus grand que lui, insiste-t-il : “On espère d’une part que cet élan incitera les parlements des États à mettre fin aux attaques qu’ils mènent. Et d’autre part, que cela mobilisera les électeurs à travers tout le pays en novembre.”
“Restez éveillés, conclut cet élu. Restez éveillés, et attentifs à ce qu’il se passe.”






