Pour recevoir nos articles en avant-première et soutenir le travail d'une rédaction indépendante, abonnez-vous au Grand Continent
Les États-Unis n'ont toujours pas réussi à rétablir la circulation maritime dans le détroit d'Ormuz. Aujourd'hui encore, l'administration américaine est engagée dans des pourparlers complexes avec le régime iranien. L'heure du monde est-elle déjà post-américaine ?Â
Pour comprendre le monde dans lequel nous sommes entrés, il faut d'abord analyser ce à quoi ressemblait le monde d'avant.Â
Je pense que les États-Unis pouvaient être considérés comme l'assureur de l'économie mondiale, ou du moins l'analogie de l'assurance correspond à la nature même de ce que le régime américain a offert au monde depuis l'après-guerre — des années 1940, et plus encore à partir des années 1970, jusqu'à une période très récente .Â
Charles Kindleberger a décrit cet ordre comme un système de biens publics mondiaux . Mais cette lecture est incomplète. En réalité, les États-Unis fournissaient — parfois par le biais de l'OTAN — un ensemble de garanties comparables à une police d'assurance qui permettaient à beaucoup d'autres pays de poursuivre leurs activités avec un sentiment de sécurité : l'accès au marché du Trésor américain, la possibilité d'exporter vers les États-Unis en période de ralentissement global, la protection des droits de propriété ou la sécurité des routes commerciales si évidemment remise en question depuis le début de la guerre en Iran.
Entendez-moi bien, c'était par intérêt, et non par altruisme. Il s'agissait d'une situation gagnant-gagnant : l'offre d'un service précieux avec un bon rendement, à la manière d'un assureur immobilier ou d'un assureur vie.Â
Quels avantages ce modèle présentait-il ?Â
En fournissant cette assurance, les États-Unis réduisaient les risques, et donc le montant qu'ils étaient susceptibles de devoir verser en cas de sinistre — il s'agit là d'un aspect clef, rendu particulièrement visible par l'OTAN et le commerce. En défendant des règles de commerce équitables ou en s'opposant aux menaces soviétiques puis russes qui planaient sur l'Europe, les États-Unis offraient une dissuasion bienvenue par leurs alliés et une forme plus générale de stabilité à l'Occident.Â
Dans la vie de tous les jours, un individu qui souscrit à une assurance habitation pour une maison exposée au réchauffement climatique ou aux inondations ne réduit pas le risque auquel est exposé le bâtiment — le prix de son assurance est d'ailleurs fixé en fonction.
L'offre de sécurité américaine, entre autres sur les plans national et économique, réduisait quant à elle le risque lui-même, car les gens voyaient les avantages du système et savaient qu'ils risquaient d'être sanctionnés s'ils faisaient défection.
C'est ce que le monde a perdu au cours des dernières années.
Aujourd'hui, au contraire, les États-Unis tentent de s'accaparer des ressources de leurs partenaires, car l'administration Trump estime que leurs services d'assurance ont un mauvais retour sur investissement. Cette idée selon laquelle les États-Unis se seraient fait flouer est-elle une nouveauté dans le discours politique américain ?Â
Les opposants au modèle de l'assurance se méprennent sur la nature de ce que les États-Unis ont fourni ou sur les coûts et les avantages de ce système. Cependant, il existe un sentiment bien réel de s'être fait escroquer chez une partie de l'opinion publique et, de manière plus flagrante, parmi les personnes associées à l'administration Trump, ainsi que dans certaines franges du Parti démocrate. Pour eux, les termes des accords passés doivent être revus.Â
Historiquement, c'est l'aile Nixon du Parti républicain qui a commencé à diffuser l'idée que les États-Unis étaient les dindons de la farce, ou, selon une version un peu plus polie, que l'Allemagne et la France, par exemple, profitaient gratuitement des garanties de sécurité et de la recherche et du développement états-uniens.
Ce sentiment d'être dupé n'est-il pas plus général ?
En effet. Ces accusations évoquent, idéologiquement et psychologiquement, les griefs de beaucoup de personnes ayant voté pour Donald Trump, qui jugent être les perdantes d'un jeu à somme nulle. Aux États-Unis, celles-ci s'en prennent aux bénéficiaires des aides sociales ou aux migrants sans papiers. Il en va de même pour les gouvernements et entreprises étrangers, perçus comme exploitant les États-Unis et profitant d'eux. Washington serait victime de sa générosité.Â
D'un point de vue analytique, c'est tout simplement faux. Il suffit d'un contre-factuel pour le comprendre : même dans une perspective purement individualiste et protectionniste, les coûts liés à l'implosion des garanties de sécurité dans le monde seraient très élevés, y compris pour les États-Unis — y compris face à la montée en puissance de la Russie et de la Chine, un secteur manufacturier plus compétitif et plus féroce etc.
De manière générale, les autres économies mondiales ne font pas encore suffisamment confiance à Pékin pour fournir cette assurance que garantissaient les États-Unis.Â
Adam Posen
Si ce modèle d'assurance était rentable, pourquoi ne pas avoir simplement cherché à renégocier au lieu de menacer leurs alliés de supprimer toute assurance, à moins qu'ils ne leur versent une prime exorbitante ?
Depuis un an et demi, plusieurs ont cherché à produire un argumentaire, sinon légitime, du moins rationnel. Mais la solution de la Maison-Blanche reste ce qu'elle est : une aberration.
Je m'appuierai sur une autre analogie : celle de l'organisation mafieuse. Dans ce type d'organisation, comme dans certaines régions d'Italie, il existe un système d'assurance particulier, un racket de protection, dans lequel les mafieux vendent une assurance, mais avec la menace de représailles matérielles en cas de non-paiement.
Les individus sont contraints de payer et de s'assurer auprès d'une organisation, non pas tant pour se prémunir contre un risque extérieur, que pour qu'elle-même ne leur fasse pas de mal. Ce fonctionnement absurde, et par principe déséquilibré, est précisément celui de l'administration Trump aujourd'hui.
La politique de Trump vise donc à extraire, voire à « racketter » les ressources de pays tiers, y compris ses alliés. Fonctionne-t-elle vraiment  ? Qui reçoit réellement la facture des droits de douane ?Â
Le déficit commercial états-unien n'a pas diminué grâce aux droits de douane et l'emploi dans le secteur manufacturier n'en a pas bénéficié. Il est frappant de constater qu'il n'y a eu aucun investissement d'envergure dans les secteurs protégés par ces nouveaux droits de douane, l'acier et l'automobile, par exemple. Tous les investissements notables réalisés aux États-Unis ces dernières années ont concerné l'IA et les hautes technologies.Â
De fait, la part de marché des États-Unis dans le monde a baissé, tandis que celle de la Chine a augmenté — sans parler de l'image publique de la puissance américaine qui s'effondre partout. Les objectifs de l'administration Trump — qu'ils soient désirables ou non — n'ont donc pas été atteints.Â
Tout cela s'accompagne de coûts. Toutes les études — qu'elles proviennent de l'Institut Peterson, de la Réserve fédérale, de la Tax Foundation, du Cato Institute, de la Réserve fédérale de New York, de la banque Goldman-Sachs, ou de la Harvard Business School — ont établi que les consommateurs états-uniens, qu'il s'agisse des entreprises ou des ménages, paient la quasi-totalité des coûts des droits de douane . Ce qui signifie qu'une lourde taxe a tout simplement été imposée à l'économie du pays elle-même, payée par les mauvaises personnes et qui ne bénéficie pas à ses citoyens.Â
Cela permet certes d'accroître les recettes fiscales des États-Unis, mais celles-ci n'ont pas réduit les taux d'intérêt et ne contribuent pas à réduire les déficits futurs. Mes collègues de l'Institut Peterson, Kimberly Clausing et Maurice Obstfeld, ont beaucoup écrit à ce sujet et ont réalisé des analyses qui le démontrent .Â
Pourtant la politique économique de Donald Trump n'a pas provoqué l'effondrement de l'économie américaine…
Oui, bien sûr. Les droits de douane n'ont pas provoqué l'effondrement de l'économie, mais on ne s'attendait pas à cela. Ils ont simplement réduit les revenus réels des individus. Les politiques anti-immigration ont contribué à transférer de l'argent au bénéfice des propriétaires de certains de ces secteurs protégés, mais sans les rendre plus compétitifs. L'imposition de droits de douane sur les intrants intermédiaires a contribué à rendre les entreprises nationales états-uniennes moins compétitives sur les marchés mondiaux, ce que nous-mêmes et d'autres avions prédit.
Cela a-t-il néanmoins contribué à rendre effectif le découplage avec la Chine, que l'administration Trump appelait de ses vÅ“ux ?Â
Comme l'a montré Mary Lovely, économiste experte dans les chaînes d'approvisionnement mondiales, la volonté de rupture avec la Chine ne réduit pas pour autant la dépendance des États-Unis vis-à -vis d'elle . Les politiques de l'administration Trump ont simplement rendu ces chaînes d'approvisionnement plus opaques et plus longues, car ces marchandises passent de la Chine à un autre endroit avant d'arriver aux États-Unis.
Vous voulez dire qu'elles n'ont en réalité pas été remplacées ?Â
Il suffit d'analyser les concessions du président et de son équipe lors des négociations avec la Chine pour s'en rendre compte. Les États-Unis de Donald Trump ne sont pas en train de gagner cette course.Â
Quel est et quel sera l'impact de tous ces droits de douane sur les prix et l'inflation ?Â
La plupart des études, y compris celle réalisée à l'Institut Peterson par Warwick McKibbin et Marcus Noland avec Geoffrey Shuetrim , mais aussi des études similaires menées par Goldman Sachs, la réserve fédérale de New York et d'autres, indiquent que le taux d'inflation moyen de l'IPC aux États-Unis a été supérieur d'un point de pourcentage, à quelques décimales près, au cours de l'année dernière. Cela s'explique par l'imposition de droits de douane.Â
L'effet est-il pour autant homogènement réparti ?
Il y a débat sur l'ampleur de cet effet. Il faut examiner chaque secteur d'activité, estimer quels auraient été les prix normaux dans ce secteur et leur évolution réelle. J'ai fait valoir — et certaines données vont en ce sens — que nous n'avons en réalité pas encore pris la pleine mesure des effets des droits de douane, en partie en raison des questions juridiques. Comme l'a écrit Alan Wolff , la décision de la Cour suprême, mais aussi le style de négociation de Trump, qui consiste à menacer la Chine ou le Brésil avant de se raviser, sont sources d'incertitude.Â
Ainsi, de nombreuses entreprises n'ont pas modifié de manière significative leurs prix en réaction aux droits de douane, car elles attendaient de voir ce qui allait se passer. Elles devaient non seulement voir si les droits de douane allaient être maintenus, et à quel niveau, mais aussi observer ce que faisaient les autres entreprises, réfléchir à la possibilité de remplacer certaines importations étrangères et de trouver de nouvelles sources d'approvisionnement. Cela prend du temps.Â
L'impact total de l'inflation liée aux droits de douane se fera encore sentir au cours des prochains mois. La hausse sera en réalité supérieure au 1 % attendu sur un an.
Les montants des promesses d'investissements avancés par Trump, le Trésor ou le département du Commerce constituent de grossières exagérations des sommes qui seront réellement versées.
Adam Posen
Outre les droits de douane, Donald Trump a recours aux investissements étrangers : c'est une autre manière de forcer la main de ses partenaires. Des dizaines de milliers de milliards d'investissements ont été annoncés. Qu'en est-il réellement ?Â
Deux chercheurs du Peterson Institute, Gregory Auclair et Adnan Mazarei , ont publié récemment un article visant précisément à faire le total de toutes ces promesses d'investissement puis à les comparer aux attentes réalistes, mais aussi aux mesures concrètes prises par les différents pays pour s'engager.Â
On constate que ces chiffres — pas seulement ceux du président Trump, mais aussi ceux, plus raisonnables, avancés par le Trésor ou le département du Commerce — constituent de grossières exagérations des sommes qui seront réellement versées au cours des dix prochaines années. Le montage est tout simplement irréaliste : on ne peut pas obtenir de tels flux, même de la part des Émirats arabes unis ou du Japon. Exception faite de ces pays, très peu d'accords ont par ailleurs été conclus et ceux qui ont été négociés ne seront peut-être pas respectés.Â
S'il ne faut pas sous-estimer les investissements substantiels réalisés par le Japon ou la Corée du Sud, qui dépendent des États-Unis en matière de sécurité nationale, on peut souligner les hésitations de ces pays, qui invitent leur allié à faire preuve de plus de réalisme.Â
Ils ne peuvent pas prendre le risque d'investir aux États-Unis dans des secteurs où la compétitivité sera nulle et où, avec les droits de douane en vigueur, les autres réglementations en place, l'absence d'une main-d'Å“uvre correctement formée et d'investissements complémentaires dans les industries et les compétences spécifiques dont ils ont besoin, il ne sera pas possible de produire en quantités raisonnables et rentables.Â
N'y a-t-il pas des secteurs d'activité particuliers où ce type d'investissement pourrait s'avérer gagnant ?Â
Même là où le besoin est évident, tels les secteurs des semi-conducteurs et des composants connexes, ou la construction navale, et où il existe une réelle marge pour des investissements gagnant-gagnant aux États-Unis, les conditions actuelles dissuadent les pays qui souhaiteraient voir ce système réussir d'investir. La faillite viendrait en un rien de temps.Â
Après déduction du montant des investissements qui auraient été réalisés de toutes façons sans les droits de douane, et après avoir pris connaissance des conditions des partenaires états-uniens, notamment au niveau des investissements, des infrastructures, du soutien en main-d'Å“uvre, des allègements réglementaires et tarifaires pour que cela fonctionne, les chiffres avancés par l'administration Trump concernant les nouveaux investissements étrangers s'effondrent. Les gains ne seraient que d'un dixième de ces montants mirobolants.Â
Les États-Unis vont-ils vraiment récolter 90 % des bénéfices des investissements, comme ils l'ont prétendu dans le cas du Japon et de la Corée du Sud ?Â
Un tel chiffre ne peut que décourager les futurs investisseurs. Des pays excédentaires comme le Japon, la Corée du Sud, ou les États du Golfe — qui disposent à la fois de technologies de pointe et de beaucoup d'argent — peuvent accepter de réaliser ces investissements leur permettant d'atteindre le seuil de rentabilité pour préserver des relations de sécurité avec les États-Unis. Dans ces pays, il se trouve des entreprises pour accepter un faible taux de rendement. Ce sont d'eux que viendra l'essentiel des gains. On peut estimer le montant à plusieurs dizaines de milliards, peut-être 200 milliards sur 10 ans, somme que le gouvernement américain récoltera en partie. Mais cela reste très limité comparé à la perte des opportunités d'investissement provoquée par les droits de douane.Â
De plus, ces mesures incohérentes ne peuvent que décourager les investissements supplémentaires de la part des pays cités. Cela est également très peu attractif pour les pays disposant de plus de liberté de choix, comme ceux de l'Union européenne par exemple.
Le gouvernement américain extorque ainsi de l'argent à des acteurs privés et prend des participations dans des entreprises privées. Cela n'est pas d'emblée condamnable ni néfaste à l'économie en soi. Néanmoins, les critères de l'administration actuelle ne favorisent pas les investissements qui créeront le plus de main-d'Å“uvre ni ceux qui généreront le plus de revenus : elle table plutôt sur ceux qui lui permettront de malmener ses alliés dans les secteurs dont ils dépendent le plus. On a là tous les ingrédients d'une politique perdante.Â
Comment comprenez-vous l'impact de la guerre en Iran sur le prix du pétrole et sur l'économie mondiale ?
La situation est très inquiétante. Les risques économiques de la guerre en Iran impactent non seulement la fiabilité des échanges énergétiques, mais également la liberté de navigation maritime, le montant des dépenses de défense, ainsi que la fiabilité des garanties de sécurité américaines — celles-là mêmes qui dissuadaient les mauvais comportements et rendaient le monde plus sûr pour tout le monde — et leur incidence sur les investissements.
Un nouvel article de McKibbin et Noland, qui modélise l'impact du choc énergétique, paraîtra d'ici quelques semaines — une simulation dans l'hypothèse où la situation durerait encore quelques années. Les pays asiatiques sans alternatives énergétiques extérieures et qui dépendent fortement du pétrole du Moyen-Orient — cela inclut non seulement le Japon et la Corée du Sud, mais aussi l'Inde, la Thaïlande et le Vietnam — subiraient les pertes de PIB les plus importantes, plusieurs pourcents au cours des deux prochaines années, soit un chiffre considérable. Pour certains d'entre eux, le risque véritable est donc celui d'une récession.Â
Aux États-Unis, les droits de douane n'ont pas provoqué l'effondrement de l'économie. Ils ont simplement réduit les revenus réels des individus.
Adam Posen
Plutôt qu'une récession, les États-Unis et l'Europe devront, de leur côté, faire face à une inflation et à une baisse de leurs revenus réels. L'Europe a cependant démontré, au lendemain de l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, que le développement de ses énergies renouvelables était possible et que la flexibilité et la résilience de ses économies étaient fortes, contredisant toutes les prédictions pessimistes. Certains, comme Moritz Schularick ou Benjamin Moll, avaient raison de contester les prévisions allemandes catastrophistes en cas d'arrêt de l'approvisionnement en gaz naturel russe.Â
La crise causée par la guerre en Iran restera significative, mais de manière différenciée selon les régions du monde. Les marchés émergents, qui comprennent les importations alimentaires et énergétiques en Asie, souffriront bien plus que les États-Unis ou l'Europe. Néanmoins, les États-Unis, malgré leurs exportations et leurs ressources énergétiques, doivent s'attendre à une détérioration de leur situation économique d'autant plus forte qu'ils sont déjà sujets à l'inflation.
Vous avez parlé de l'Asie de l'Est sans citer la Chine parmi les pays les plus touchés.
J'estime que la Chine serait défavorisée dans un monde où les États-Unis ne fournissent plus aucune garantie. Pour autant, elle serait sans doute parmi les puissances les moins touchées, notamment parce qu'elle a pu stocker d'énormes quantités d'énergie à bas prix, en provenance de Russie, puis d'Iran. Là résidait l'incohérence de la politique énergétique de Joe Biden : tenter de définir avec la plus grande précision le prix de l'énergie qui sanctionnerait et mettrait le plus en difficulté la Russie, tout en refusant tout arrêt net des approvisionnements. C'était en réalité le meilleur moyen d'injecter de l'argent en Russie et de permettre à l'Inde et à la Chine de se fournir en ressources énergétiques. Le même phénomène s'est répété avec l'Iran. Les réserves de ces pays sont suffisantes pour les deux prochaines années et, d'ici là , les choses auront encore changé.Â
Pour autant, le monde est-il prêt à voir dans la Chine son nouvel assureur  ?Â
De manière générale, les autres économies mondiales ne font pas encore suffisamment confiance à Pékin pour fournir cette assurance que garantissaient les États-Unis.Â
Mais des pays en développement sont aujourd'hui confrontés à des problèmes financiers en raison de la flambée des prix de l'énergie et des denrées alimentaires, ainsi que de la faiblesse de leurs monnaies face au dollar. Les Chinois sont prêts à leur fournir des financements. Dans certains domaines, les paiements se font déjà en renminbis plutôt qu'en dollars ; certains font le choix de conclure des contrats à long terme pour leur énergie et d'investir dans le transport énergétique et alimentaire à destination de la Chine plutôt que vers les États-Unis ou l'Occident.
Rien dans les garanties chinoises n'est plus avantageux que ce que proposaient les États-Unis il y a encore vingt ans. Mais, ce qui a changé, c'est que les États-Unis, comme de nombreux autres pays, ont aujourd'hui renoncé à la majorité de leur aide au développement. Parce que ce renoncement et les politiques américaines ont rendu le monde beaucoup plus risqué, les avantages liés à l'obtention d'un crédit auprès des Chinois semblent plus intéressants, bien que relatifs.Â
La Chine y gagne donc beaucoup et son économie est l'une des moins vulnérables au monde à l'heure actuelle.
À défaut d'un nouvel assureur, ou d'un nouveau shérif, va-t-on basculer dans une instabilité propice à une loi du plus fort généralisée ? Sommes-nous à l'ère de la géopolitique mafieuse ?Â
Les États-Unis ont fait le choix de la menace, par le biais d'une rhétorique qui oscille entre ultraviolence — jusqu'à des incitations aux crimes de guerre — et absurdité, combinant parfois les deux. Cela se fait au détriment de la sécurité et ne peut qu'aboutir à des situations comme celle qui se joue en Iran.
À travers le monde, les menaces de Pékin envers le Japon, la Corée du Sud, l'Australie ou encore la Lituanie de mettre fin à une part de leurs exportations ont contribué à la formation de points d'étranglement géographiques qui cristallisent les tensions, à l'image de ce qu'on voit dans le détroit d'Ormuz.Â
En résulte donc un monde où les menaces de violence se généralisent et deviennent multiformes : il peut s'agir de tirs directs sur des navires ou de suspensions des approvisionnements nécessaires via des blocus. Ces modes d'action deviennent monnaie courante, ce que les États-Unis avaient pourtant réussi à empêcher pendant des décennies.
Dans ce contexte, vous semblez optimiste quant au rôle que pourrait jouer l'Europe…
Absolument ! Une opportunité se présente pour les Européens : face à cette violence généralisée, vous pouvez répondre en devenant un substitut partiel à un fournisseur d'assurance pour le reste du monde, à la place des États-Unis.Â
Sans l'usage de la force ?
Les questions de sécurité ne seraient pas envisagées sous l'angle de la menace ou de l'attaque directe, comme dans le détroit d'Ormuz, car ce n'est pas ce qui fonde la puissance de l'Union. Ses mécanismes anti-coercition dans le domaine commercial, qui lui permettent de résister aux menaces d'embargo émises par la Chine ou la Russie, sont utiles et cruciaux. Pourquoi ne pas envisager que ce parapluie protecteur s'étende un jour à d'autres ?Â
Des années 1940, et plus encore à partir des années 1970, jusqu'à une période très récente, les États-Unis pouvaient être considérés comme l'assureur de l'économie mondiale.
Adam Posen
Une question plus profonde se pose : est-ce vraiment possible de maintenir à flot une économie mondiale fonctionnelle face à cette fragmentation ?Â
La mise en place d'auto-assurances constitue une première réponse. Concrètement, il s'agit, à l'image de la Chine avec l'énergie, de constituer des stocks de marchandises critiques, d'en acheter davantage à l'avance ou de mettre en place des redondances, c'est-à -dire des lignes de production et des investissements supplémentaires à différents endroits.Â
Cela implique de diversifier ses sources d'approvisionnement. Or, si de nombreux pays se tournent actuellement vers la Chine, Taïwan ou encore la Russie pour se fournir en matériaux critiques, c'est en raison des avantages économiques tirés de ces transactions, qui restent abordables pour le moment. Il est évident que développer des sources alternatives d'approvisionnement et investir ailleurs est plus coûteux, notamment pour les terres rares. C'est une assurance très coûteuse, mais indispensable.
En ce qui concerne les marchés financiers, il est possible de réduire sa dépendance aux bons du Trésor et au dollar américain en diversifiant ses placements. Il ne s'agit pas de s'en détacher complètement, mais d'opter pour davantage de bons provenant de la zone euro. À cet égard, Olivier Blanchard plaide depuis longtemps en faveur de la création d'obligations fiscales en euros . Cela impliquera certes des changements de coûts, mais dans le contexte actuel, il est indispensable de faire des concessions.Â
De manière plus générale, le système d'auto-assurance que j'évoquais présente des limites. À l'heure où un nombre croissant de pays et d'organisations non étatiques font usage de la force, de la Russie au Hezbollah en passant par la Chine et les États-Unis, il est nécessaire de s'unir. C'est pour cette raison que le Royaume-Uni prend conscience de sa faiblesse : il dépend des États-Unis, qui n'ont de cesse, depuis le retour de Trump, de demander toujours plus à leur « partenaire », tout en réduisant le niveau de protection qu'ils offrent. Que ce soit de manière directe, comme dans le cas de l'OTAN, ou indirecte, par le biais d'accords parallèles négociés avec la Chine et la Russie, sans tenir compte des conséquences pour les pays alliés. Le même constat prévaut pour le Japon, la Corée du Sud ou l'Australie. Il est donc dans l'intérêt du Royaume-Uni de renouer avec l'Europe, par exemple en alignant son accord commercial du CPTPP sur celui de l'Union. La portée de cet accord ne serait pas tant sa visée commerciale que la création d'une association de pays capables de se coordonner pour s'affirmer et de créer un espace économique fondé sur des règles.Â
La question est de savoir comment créer une masse critique grâce à un très grand marché combiné. Ce marché serait fondé sur une politique anti-coercition telle que définie par l'Union. Sans être militairement à la hauteur de la Chine ou des États-Unis, une telle alliance commerciale entre l'Union européenne, le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, ainsi que certains pays d'Asie de l'Est et du Sud-Est, constituerait un puissant élément de dissuasion.Â
Quelles sont vos prévisions pour l'économie américaine l'année prochaine ou à plus long terme ?
Je prévois que l'économie américaine connaîtra une croissance légèrement plus lente et une inflation beaucoup plus élevée d'ici la fin de 2026. Cela signifie donc une inflation se dirigeant vers 5 % sur l'indice des prix à la consommation global et une croissance inférieure à 2 % en termes réels d'une année sur l'autre d'ici la fin de l'année.Â
Si ce scénario se réalise, la confiance dans le dollar sera moindre d'ici un à trois ans. En effet, avec des taux d'intérêt plus élevés, des investissements moins importants et les dommages structurels que l'administration Trump inflige à l'économie américaine, cette hypothèse me paraît la plus probable.Â
N'oublions pas non plus les effets de ces dommages sur le capital humain : en chassant des universités des chercheurs lauréats du prix Nobel et en réduisant les financements publics alloués aux laboratoires et aux sciences, de nombreux étudiants étrangers sont dissuadés de venir travailler aux États-Unis. Ce sont d'autres pays qui bénéficieront désormais de ce capital humain perdu. L'environnement économique étant si incertain, tous les investissements des entreprises, à l'exception de ceux dans le secteur de l'intelligence artificielle, sont à l'arrêt depuis deux ans. Il est prévisible que l'économie américaine entre dans une longue période de difficultés à partir de 2027 ou 2028.Â
Même dans une perspective purement individualiste et protectionniste, les coûts liés à l'implosion des garanties de sécurité dans le monde seraient très élevés, y compris pour les États-Unis.
Adam Posen
Est-ce la fin d'un monde ? Le dollar peut-il perdre son statut mondial ?
La réponse est non. Mais le statut de « refuge économique sûr » du dollar est durablement fragilisé, avec une conséquence importante : les États-Unis ne pourront plus affirmer avec certitude que, même en cas de mauvaise donne géopolitique, l'argent ne sortira pas du pays ou qu'il y affluera grâce à ce statut.Â
Je prévois donc un choc inflationniste significatif, mais pas énorme, qui impliquera une hausse des taux d'intérêt plus marquée qu'auparavant. Ce ralentissement de l'économie américaine réduira le pouvoir de la Fed ou des politiques budgétaires fédérales à compenser les effets de ce choc pour un montant donné, par rapport au passé récent. Le déficit commercial, qui préoccupait tant Donald Trump et, avant lui, Joe Biden, n'était pas autrefois un problème aussi important. Mais dans un monde où les investissements et la confiance envers les États-Unis sont en baisse, ce déficit devient de plus en plus préoccupant. Je pense donc que les États-Unis vont bientôt récolter ce qu'ils ont semé, et ce bien au-delà des six prochains mois.





