Pourquoi la Russie a-t-elle envahi l'Ukraine ? Pour Volodymyr Ishenko, auteur de Towards the Abyss : Ukraine from Maidan to War (Verso, 2024), l'explication par les ressources naturelles ou l'expansion de l'OTAN sont incomplètes. Dans cet entretien avec Rob Ferguson, il estime que le « capitalisme politique » russe est en cause : à la chute de l'Union soviétique, de nouvelles élites prédatrices sont apparues, organiquement liées à un pouvoir politique qui, pour maintenir leur cohérence, a dû évoluer vers une gestion toujours plus « césariste » de leurs antagonismes. Sociologue, Ischenko est chercheur associé à la Freie Universität de Berlin et publie régulièrement dans les colonnes de nombreuses publications anglophones, parmi lesquelles Jacobin ou The Guardian. Il avait signé en 2023 une analyse dans les colonnes du Vent Se Lève, intitulée « La crise du bonapartisme post-soviétique et le conflit ukrainien ». Son analyse originale de la trajectoire de l'Ukraine indépendante, de l'invasion russe et des États post-soviétiques en général, lui a valu des attaques venant aussi bien des milieux atlantistes que des réseaux pro-russes. Traduction par J. F.
LVSL – Cela fait un peu plus de dix ans qu‘ont eu lieu les manifestations de Maïdan, la chute du régime de Viktor Ianoukovitch et l'invasion russe qui s'en est suivie. Les premiers articles publiés dans Towards the Abyss couvrent cette période et mettent en avant le lien entre la rivalité impérialiste, les intérêts des oligarques ukrainiens et les divisions de classe et ethniques en Ukraine. Comment ces éléments se sont-ils manifestés lors des manifestations de Maïdan et dans la période qui a suivi ?
Volodymyr Ischenko – Ce point de convergence est important, mais il est tout aussi essentiel de comprendre précisément comment ces éléments s'entrecroisent. Une approche possible de cette convergence consiste à dresser une liste : le conflit interne en Ukraine et les divisions régionales, l'agression russe, l'élargissement de l'OTAN et, plus largement, la rivalité entre les États-Unis et la Chine.
Susan Watkins avance ce type d'argument dans la New Left Review, selon lequel cette guerre englobe « cinq guerres » à la fois, simultanément [1]. Le problème, c'est que l'on en vient alors à affirmer qu'à un moment donné, un conflit particulier devient bien plus important que les autres. Or, cela ne fait que ramener le même problème par la petite porte : soit nous devons déterminer quelle est la dimension la plus importante à l'instant T, soit nous considérons que toutes les dimensions de la guerre ont une égale importance. Nous aboutissons simplement à une réponse éclectique.
Dans mes premiers articles de 2014, mon analyse était encore en cours d'élaboration. Derrière toute cette complexité, il nous faut discerner la contradiction centrale, qui se manifeste de différentes manières et à différents niveaux. Cela nécessite d'analyser la guerre comme le prolongement d'un conflit de classes issu de la dégénérescence de la révolution soviétique de 1917, de la désintégration de ce projet et de la promesse qu'il a pu représenter pour les peuples de l'Union soviétique et au-delà .
Au cours de ce processus, la classe dirigeante post-soviétique s'est imposée en s'appropriant les anciens biens de l'État par le biais de leurs privatisations. Je les qualifie de « capitalistes politiques », dont les intérêts sont entrés en conflit avec ceux du capital transnational représenté, notamment, par l'Union européenne (UE), le Fonds monétaire international et l'OTAN [2].
Une analyse du capitalisme politique permet d'identifier la contradiction centrale qui alimente les conflits tant au niveau national qu'international.
D'autres groupes privilégiés, principalement la classe moyenne professionnelle, misaient sur une sorte d'intégration périphérique de type comprador des États post-soviétiques au sein de l'ordre international dirigé par les États-Unis. À l'intérieur de cet ordre, ils espéraient acquérir de meilleures positions, ce qui allait à l'encontre de la vision des capitalistes politiques qui s'étaient emparés des leviers de l'économie post-soviétique[3]. Les capitalistes politiques étaient organisés politiquement sous la houlette de ce que le marxiste italien Antonio Gramsci aurait pu appeler des dirigeants césaristes, dont Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko en sont des exemples marquants[4].
Avant 2014, ce conflit d'intérêts de classe s'exprimait principalement sous une forme non violente. L'Ukraine était un pays relativement paisible comparé aux autres États post-soviétiques. Les années 1990 ont été marquées par des guerres civiles, des conflits séparatistes et une guerre contre la Russie dans des pays tels que la Moldavie et la Géorgie. Nous avons également assisté à la guerre entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, ainsi qu'à des conflits en Asie centrale. Dans ce contexte, l'Ukraine a connu une période de paix très longue – jusqu'en 2014.
Pourtant, les violences liées à l'épisode aux affrontements de la place Maïdan, entre l'opposition et le gouvernement de Ianoukovitch, ont éclaté bien avant la moindre intervention directe de la Russie[5]. Avant même que la Russie ne lance son opération d'annexion de la Crimée en février 2014, des dizaines de manifestants et de policiers avaient déjà trouvé la mort dans les rues de Kiev. Quant à la question de l'OTAN, il s'agissait moins de l'intégration de l'Ukraine à l'OTAN que de l'exclusion de la Russie – un point que Poutine lui-même souligne fréquemment.
Cela ressort notamment, par exemple, des retranscriptions récemment déclassifiées d'entretiens entre Poutine et George W. Bush dans les années 2000. Dans un article récemment publié dans le Washington Quarterly, la politologue Deborah Boucoyannis apporte des preuves que l'élargissement de l'OTAN vers l'Est n'était pas motivé par la crainte d'une menace militaire russe, la Russie étant largement considérée dans les années 1990 comme relativement faible. Elle démontre plutôt que cette expansion visait à combler le « vide sécuritaire » laissé en Europe de l'Est après la dissolution du Pacte de Varsovie. En outre, les élites locales cherchaient à s'ancrer dans la civilisation occidentale, craignant que leurs propres classes populaires, durement frappées par la transition post-socialiste, ne deviennent politiquement réceptives à la Russie[6].
Pour que la Russie rejoigne l'OTAN, il aurait toutefois fallu une profonde transformation politico-économique, impliquant que les capitalistes politiques soient destitués et privés du contrôle de leurs biens et de leur pouvoir. Peter Gowan, le regretté spécialiste marxiste des relations internationales, a souligné ce point [7]. Si les entreprises occidentales avaient été autorisées à acquérir la propriété du pétrole et du gaz russes dans les années 1990, la Russie aurait intégré l'OTAN avant la Pologne. Mais cela ne s'est pas produit. L'intégration de l'économie et du système politique russes dans les structures euro-atlantiques aurait nécessité des changements bien plus profonds que ceux qu'a connus l'Europe de l'Est, qui a emprunté la voie d'une « transition » différente après 1989, notamment en s'ouvrant au capital transnational.
LVSL – Ianoukovitch, comme d'autres avant lui, a hésité entre la signature d'un accord d'association avec l'UE et l'adhésion à une union douanière avec la Russie. Ces accords régionaux, tant économiques que géopolitiques, étaient mutuellement exclusifs. La plupart des courants de gauche occidentaux, de la social-démocratie à certains secteurs radicaux, ont analysé la situation de l'Ukraine uniquement sous l'angle de l'agression russe. Dans quelle mesure considérez-vous qu'il faille analyser ce conflit sous l'angle de rivalités inter-impérialistes ? Et comment voyez-vous ces rivalités s'imbriquer avec les divisions internes à l'Ukraine et à travers les intérêts de classe ?
VI – Mon raisonnement sur le capitalisme politique ne porte pas sur une prédominance interne. Je cherche à mettre en évidence les intérêts matériels qui sous-tendent ce conflit, et pas seulement ceux des oligarques ukrainiens.
Si l'on réfléchit à la dimension politique dans les pays post-soviétiques, il faut se demander qui représente les intérêts des capitalistes politiques. Ces derniers ne sont pas organisés selon un modèle libéral-démocratique. Ils sont organisés par des personnalités telles que Poutine et Loukachenko. L'Ukraine devait choisir entre l'UE et l'Union eurasienne. Il s'agissait d'un choix fondé sur des intérêts économiques. L'UE proposait une zone de libre-échange qui désavantageait les industries ukrainiennes de pointe, car celles-ci n'étaient pas compétitives face aux grandes entreprises européennes.
C'est précisément ces secteurs que Poutine ambitionnait de réintégrer au sein d'un bloc eurasien regroupant des États de l'ex-Union soviétique — le Bélarus, le Kazakhstan et, surtout, l'Ukraine — afin de former un pôle souverain plus puissant pour l'accumulation du capital dans la région post-soviétique. L'Ukraine occupait une place vitale dans l'ancienne économie soviétique, notamment dans les domaines de la construction mécanique, de l'aéronautique, des munitions, des missiles et de l'armement. Il s'agissait là des composantes les plus avancées de l'industrie soviétique encore présente en Ukraine.
Ainsi, une analyse du capitalisme politique permet d'identifier la contradiction centrale qui alimente les conflits tant au niveau national qu'international.
Pourquoi l'Ukraine revêtait-elle une telle importance pour l'UE ? Pourquoi n'a-t-elle pas laissé la Russie maintenir l'Ukraine dans sa « sphère d'influence », dans un alignement économique et politique avec la Russie ? Les puissances occidentales voulaient-elles empêcher une réintégration plus forte des États post-soviétiques sous l'égide de la Russie ?
Le problème avec ce cadre de rivalité inter-impérialiste est qu'il est assez difficile de cerner précisément où se situe le conflit d'intérêts. Les théories classiques de l'impérialisme, celles de Lénine et de Rosa Luxemburg par exemple, visaient à analyser l'affrontement entre des capitalismes rivaux en expansion. Mais cela ne s'applique pas au cas post-soviétique. On a eu affaire ici à une désintégration physique du capital, à une contraction.
Après le déclin catastrophique des années 1990, les économies post-soviétiques commençaient tout juste à se redresser – il s'agissait en grande partie d'une croissance de rattrapage. L'argument selon lequel la Russie avait besoin de nouveaux marchés et d'un accès à davantage de ressources est difficile à défendre. La Russie dispose de ressources tout à fait considérables qu'elle peut exploiter sans déclencher une guerre coûteuse, évitant ainsi la perte de marchés, les sanctions, etc. Ce scénario était tout à fait prévisible, même si la Russie avait remporté la victoire rapide qu'elle espérait.
Je ne suis donc pas certain que réduire ce conflit à la seule dimension de la rivalité impérialiste soit vraiment éclairant. À moins d'identifier les intérêts matériels des classes dirigeantes, ce cadre d'analyse s'avère peu pertinent, peu utile. Cela ne signifie pas qu'il soit erroné, mais simplement qu'il exige une analyse sérieuse de ce qui a réellement motivé l'affrontement fondamental des intérêts de classe qui sous tendait le conflit. Et c'est là qu'intervient mon argument sur le capitalisme politique.
Je conçois les capitalistes politiques comme une fraction de la classe capitaliste dont l'avantage concurrentiel réside dans les faveurs sélectives qu'ils tirent de l'État. Cette analyse est compatible avec le développement du concept de capitalisme politique proposé par Robert Brenner et Dylan Riley, bien que ces derniers le conçoivent comme un stade, ou une phase du capitalisme qui succède à la fin de la période de prospérité de l'après-guerre[8]. C'était une période où les capitalistes privilégiaient la recherche des investissements en capital productif. Aujourd'hui, affirment-ils, les capitalistes s'intéressent davantage au contrôle politique de la valeur des actifs. Toutefois, ma conception du capitalisme politique s'inspire plus directement des travaux de l'économiste hétérodoxe Branko Milanović et du sociologue Iván Szelényi [9]. Dans le cas post-soviétique, on observe un type particulièrement prédateur de capitalisme politique qui commence par le pillage des biens de l'État hérités de l'Union soviétique.
De toute évidence, cette situation ne pouvait perdurer indéfiniment et aurait entraîné la désintégration totale de la société. C'est pourquoi on assiste à la montée en puissance de régimes “césaristesâ€, notamment celui de Poutine, qui imposent un ordre par la coercition dans ce jeu à somme nulle, au nom des intérêts collectifs à long terme de la classe dirigeante, tout en veillant à l'équilibre des intérêts de ses différentes composantes. Pour des pans importants et électoralement significatifs de la classe ouvrière, ces régimes sont synonymes de stabilité.
Poutine tente alors de réintégrer les États de l'ex-URSS, ce qui l'amène à entrer en conflit avec l'OTAN. Les capitalistes politiques dépendent fondamentalement des aides que l'État leur accorde, qui constituent leur principal avantage concurrentiel. Ils ont donc un intérêt fondamental à la souveraineté de l'État, contrairement aux capitalistes qui misent principalement sur l'innovation technologique ou la surexploitation de la main-d'œuvre. Même lorsque ces derniers groupes reçoivent des subventions de l'État, ils ne dépendent pas autant de personnes précises occupant des fonctions précises. Ces mécanismes de corruption sont devenus une source de profit très importante pour les capitalistes politiques post-soviétiques.
Ainsi, si les capitalistes politiques de ces régimes n'exercent pas un contrôle souverain sur leur territoire, ils se retrouvent en difficulté. On le constate par exemple dans le sort subi par certains oligarques ukrainiens et dans le conflit actuel opposant les proches de Volodymyr Zelensky en Ukraine aux organismes de lutte contre la corruption. Ces organismes ont été mis en place sous la très forte pression de l'UE et des États-Unis, et la classe dirigeante ukrainienne a tenté de s'y opposer et de les saboter.
Ce conflit persiste car il s'agit fondamentalement d'un affrontement entre les intérêts des capitalistes politiques et ceux du capital transnational, qui tire profit de cette soi-disant « transparence » et s'oppose farouchement au protectionnisme.
Je soutiens donc que nous devrions mener une réflexion plus approfondie sur les concepts que nous utilisons et définir plus précisément le conflit matériel réel qui sous-tend cette guerre, ainsi ainsi que les enjeux fondamentaux pour les classes dirigeantes dans ce conflit.
LVSL – Venons-en à la guerre actuelle et à la figure de Volodymyr Zelensky. Vous aviez publié un article repris dans Towards the Abyss, rédigé à l'époque de l'élection de Zelensky en 2019. Sa victoire avait été un choc. Il s'était fait connaître en tant que star nationale d'une série humoristique – une satire politique intitulée, ironiquement, “Serviteur du peupleâ€. Pourtant, il a recueilli un score impressionnant de 73 % des voix en 2019, transcendant les clivages régionaux et ethniques. Il a obtenu un score élevé dans les régions russophones de l'est et du sud-est. Il était perçu comme indépendant des oligarques, et se présentait comme un candidat anti-corruption. Il était également considéré comme un candidat cherchant à désamorcer la confrontation avec Moscou. Les choses, aujourd'hui, sont moins reluisantes. L'explication courante du revirement de Volodymyr Zelensky réside dans l'idée que l'agression russe ne lui a pas laissé d'autre choix que de troquer la casquette de l'équilibriste pour celle du chef de guerre. Est-ce aussi simple ?
VI – Bien sûr, ce n'était pas si simple. Vous avez raison de dire qu'en 2019, lorsque Zelensky a été élu, la paix avec la Russie figurait à son programme, même s'il restait extrêmement vague sur ce point. Mais on s'attendait à ce qu'il emprunte une voie différente de celle de son prédécesseur, Petro Porochenko. Les sondages d'opinion montraient que la paix dans le Donbass était l'une des principales attentes de la population ukrainienne à l'égard du nouveau président.
Se posait également la question de la mise en œuvre des accords de Minsk ; ceux-ci présupposaient la réintégration des régions orientales, qui avaient fait sécession en 2014, au sein de l'Ukraine tout en leur accordant une certaine autonomie [10]. Cependant, ce “statut spécial†était perçu par Kiev comme un obstacle au rapprochement de l'Ukraine avec l'Occident, à son adhésion à l'OTAN et à son intégration dans l'UE, et était considéré comme un frein à la poursuite des réformes ethno-nationalistes en Ukraine.
Le fardeau de la guerre est inégalement réparti. La classe moyenne et l'élite ukrainienne, qui peuvent échapper à la conscription (pots de vin ou faux certificats), sont opposées à toute concession
Dans le conflit de classes asymétrique qui opposait les capitalistes politiques à la classe moyenne professionnelle, le camp pro-occidental ukrainien a su se mobiliser plus efficacement pour influencer la sphère politique et publique, avec le soutien de certains segments des élites occidentales au sein de l'UE et des États-Unis [11]. Ce camp considérait les accords de Minsk comme une « capitulation ».
Il faut poser la question : capitulation par rapport à quoi ? Si l'on considère les accords de Minsk avec le recul de 2025, eh bien oui, l'Ukraine ne ferait pas partie de l'UE ni de l'OTAN. Mais l'Ukraine ne serait pas détruite. Formellement du moins, le Donbass serait réintégré au sein de l'Ukraine. Oui, la Crimée serait toujours annexée par la Russie, mais l'Ukraine disposerait d'un territoire bien plus vaste qu'aujourd'hui. Seul un groupe très précis de personnes considère cela comme une capitulation par rapport à ce qu'est la situation actuelle.
Mon coauteur, Peter Korotaev, a analysé l'un des médias ukrainiens les plus importants, Ukrainska Pravda, un journal résolument pro-occidental et libéral [12]. Depuis 2014, il publie des éditoriaux et des articles s'opposant à la mise en œuvre des accords de Minsk, qu'il considérait comme un obstacle à l'intégration euro-atlantique de l'Ukraine. Ce journal n'avait pas besoin des Ukrainiens du Donbass. Pour lui, la « capitulation » signifiait renoncer à un projet national très précis pour l'Ukraine, fermement engagé sur la voie de la « civilisation occidentale ».
Les manifestations anti-capitulation qui s'opposaient aux tentatives de Zelensky pour parvenir à la paix en 2019 n'étaient pas massives et ne bénéficiaient pas du soutien de la majorité des Ukrainiens. Il existait toutefois la menace d'une insurrection dans l'ouest de l'Ukraine, où les manifestations bénéficiaient du soutien des autorités locales. L'Allemagne et la France n'ont pas entrepris de démarches sérieuses pour inciter Zelensky à mettre en œuvre les accords de Minsk. Dans ce contexte, Zelensky est revenu aux politiques de l'ancien président, Porochenko. Ce dernier avait initialement entrepris des démarches en faveur de la mise en œuvre des accords de Minsk en 2015, mais il avait fait marche arrière face aux violentes manifestations devant le Parlement ukrainien, auxquelles participait l'extrême droite ukrainienne.
L'agenda américain a également évolué avec l'élection de Joe Biden à la présidence en 2021. Zelensky a lancé une répression contre l'opposition dite pro-russe, et plus particulièrement contre Victor Medvedchouk, chef du parti d'opposition le plus populaire, « Plateforme d'opposition – Pour la vie », et proche de Poutine. Ce fut l'élément déclencheur qui a poussé Poutine à recourir à une diplomatie plus coercitive et à la menace d'une invasion. À partir de 2021, Poutine ne voyait plus aucune volonté de négocier de la part de Zelensky, ni aucune possibilité de voir un parti pro-russe accéder au pouvoir ou du moins entrer dans un gouvernement de coalition. Poutine a décidé de trancher le nœud gordien, de forcer un changement de gouvernement à Kiev et d'obliger l'Ukraine à accepter certaines conditions : neutralité, démilitarisation et « dénazification ». Telle était la stratégie sous-jacente à l'« opération militaire spéciale ». Elle a échoué et s'est transformée en une longue et dévastatrice guerre d'usure.
LVSL – Cela nous amène à la question de la défense nationale et de l'autodétermination nationale. Le gouvernement ukrainien, malgré une opposition massive à l'invasion russe, n'est pas en mesure de mobiliser ou de motiver la population à faire des sacrifices au-delà d'un certain point pour cette guerre de défense nationale. Comme vous venez de le décrire, cette guerre a fait des centaines de milliers de victimes, tant ukrainiennes que russes, sur un champ de bataille européen. Les fortifications défensives sous forme de tranchées s'étendent sur 3 250 kilomètres de terrain ; les barrages d'artillerie peuvent atteindre 30 000 obus par jour. Aujourd'hui, l'Ukraine est le pays le plus miné au monde, avec des mines et des munitions qui contaminent jusqu'à 30 % de son territoire. C'est une guerre qui combine le broyeur de chair à canon de la guerre des tranchées de 1914-1918 avec le massacre high-tech du XXIe siècle, où les drones tueurs et la guerre par satellite sont responsables de 70 % des victimes. Un point trop souvent négligé, selon moi, est le caractère inter-impérialiste de la guerre elle-même. L'OTAN tente de faire pression sur Zelensky pour qu'il abaisse l'âge de la conscription en dessous de 25 ans. Pourtant, il existe une résistance active contre les escouades militaires qui tentent de forcer les jeunes hommes à se rendre au front. On estime que 650 000 hommes ukrainiens en âge de combattre ont fui l'Ukraine, avec peut-être 20 000 déserteurs ou plus chaque mois ; le gouvernement ukrainien a ouvert 290 000 procédures pénales pour désertion. Dans le même temps, l'opinion majoritaire est manifestement opposée à l'invasion et à toute concession à la Russie qui dépasserait un certain niveau. Comment évaluez-vous l'attitude des travailleurs ukrainiens face à la guerre aujourd'hui ? Quelles sont les opinions de la population sur la fin de la guerre, et à quelles conditions ? Et quelle est ta vision des issues possibles ?
VI – Ces chiffres sont révélateurs. Il y a cependant une dimension de classe. Le fardeau de la guerre est inégalement supporté ; les enjeux sont différents. La classe moyenne professionnelle et l'élite ukrainienne se sont opposées à toute concession. En revanche, chez ceux qui ont le plus souffert – les soldats de l'armée, issus principalement des couches les plus pauvres de la société, et les populations des villes et villages proches de la ligne de front –, les réactions sont très différentes. Les plus aisés peuvent échapper à la conscription en versant des pots-de-vin de plusieurs milliers, voire dizaines de milliers de dollars, ou en obtenant un faux certificat médical ou en soudoyant les gardes-frontières.
La question des inégalités de classe est cruciale. À un moment donné en 2022, un sentiment d'unité nationale semblait prévaloir. Poutine paraissait avoir échoué et l'Ukraine était unie contre l'agression extérieure. Mais même à ce moment-là , il s'agissait d'une vision très partielle qui ne tenait pas compte des Ukrainiens de Crimée ou du Donbass, qui subissaient les bombardements de l'armée ukrainienne depuis 2014, ni des Ukrainiens de Russie, qui s'y étaient installés avant et après l'effondrement de l'Union soviétique, ni de ceux qui avaient fui le Donbass pour se réfugier en Russie.
Il y a aussi les Ukrainiens qui ont fui vers l'UE après 2022. Nombre d'entre eux se sont progressivement déconnectés de la politique ukrainienne et de la réalité de l'Ukraine, alors qu'ils tentent de s'intégrer dans les pays qui pourraient devenir leur nouveau foyer. Au départ, la grande majorité d'entre eux affirmaient qu'ils rentreraient à la fin de la guerre. Aujourd'hui, ce chiffre est tombé à moins de 50 % ; et même ces sondages sont faussés par la tendance des personnes interrogées à dire qu'elles rentreront par patriotisme, alors qu'en réalité, les décisions qu'elles prendront dépendront de la situation en Ukraine, de leurs familles et des opportunités économiques dans les pays où elles se sont installées.
Est-il vrai qu'une guerre de longue durée contre un ennemi plus puissant conduit nécessairement à une telle situation ? L'histoire regorge d'exemples marquants où des nations plus petites ont réussi à vaincre des adversaires bien plus puissants. Le Vietnam n'est qu'un exemple parmi d'autres au XXe siècle ; l'Afghanistan en est un autre. On peut également faire valoir cet argument à propos des États révolutionnaires : la France après 1789 a réussi à vaincre les plus grandes puissances européennes pendant 25 ans, jusqu'à ce qu'elle soit battue en Russie. Après la révolution d'octobre 1917, la Russie révolutionnaire a vaincu les armées contre-révolutionnaires qui avaient envahi la République soviétique ; puis l'Union soviétique a triomphé de la menace nazie, encore plus puissante, dans un combat existentiel, non pas simplement par la terreur ou la répression, mais grâce à la modernisation révolutionnaire de la société.
Ce n'est pas le cas en Ukraine, et il est donc très important de comprendre la nature de cette guerre. Une partie de la gauche adore comparer l'Ukraine au Vietnam, à Cuba, à la Palestine ou à d'autres luttes de libération nationale, mais la guerre en Ukraine ne s'est pas développée comme une lutte de libération nationale.
En 2022, nous étions censés gagner rapidement, mais les Ukrainiens ont alors pris conscience de l'ampleur des souffrances engendrées par la guerre et du fait que nous ne sommes pas tous unis dans la mort. En 2025, le gouvernement a tenté d'offrir des rémunérations plus élevées pour attirer les jeunes hommes âgés de 18 à 24 ans dans l'armée, ainsi que des avantages similaires à ceux offerts par la Russie à ses soldats sous contrat. Le gouvernement a également promis le droit de quitter le pays après un an de service dans l'armée. Mais rien de tout cela n'a permis d'augmenter significativement le nombre de volontaires.
En Russie, en revanche, ils recrutent environ 30 000 personnes chaque mois, même après trois ans. Bien sûr, ils ont atteint certaines limites. Néanmoins, l'État russe s'est montré capable d'attirer de nouvelles recrues et de maintenir les effectifs de son armée. L'armée ukrainienne, de son côté, est en train de se réduire.
Les Ukrainiens s'opposent bien sûr à l'invasion, mais la question est de savoir si chacun est prêt à se sacrifier pour l'État. C'est un jugement porté sur l'État ukrainien post-soviétique. La démodernisation post-soviétique et les réformes néolibérales ont creusé un fossé entre l'État et les citoyens ordinaires ; et puis, soudainement, l'État exige que tout le monde s'enrôle et se batte pour lui. Cela ne peut tout simplement pas fonctionner.
VI – Cela nous amène à la question suivante. Que pensez-vous des positions prises par la gauche ukrainienne concernant la guerre ?
VI – Quand on parle de la gauche, on présuppose un certain lien avec la classe ouvrière. Or, la classe ouvrière, en tant que telle, est fragmentée et s'est désintégrée politiquement. C'était déjà vrai à la fin de la période soviétique, mais cela l'est encore plus depuis l'effondrement de l'URSS. Les gens se sont appauvris et se sont atomisés. Les syndicats n'étaient pas de véritables organisations syndicales, les partis de gauche ne représentaient pas vraiment les travailleurs sur le plan politique, même lorsqu'ils s'opposaient aux réformes néolibérales et pro-capitalistes.
Le Parti communiste d'Ukraine (PCU) était le parti le plus populaire dans les années 1990 et était représenté au Parlement jusqu'en 2014 [13]. Il s'est, de fait, allié à Ianoukovitch pendant l'Euromaïdan et a ensuite été facilement désigné comme bouc émissaire. En 2015, le parti a été suspendu. En 2022, le PCU a soutenu l'invasion russe, la qualifiant d'« anti-impérialiste » et « antifasciste ». Dans les territoires occupés, ses membres ont rejoint le Parti communiste russe et ont intégré les conseils locaux mis en place par les autorités russes.
De l'autre côté, on trouve des groupes beaucoup plus restreints de jeunes de gauche, représentant tout au plus un millier de personnes à travers le pays, assez désorganisés en petits réseaux et petites organisations. Nombre d'entre eux ont rejoint l'armée ukrainienne, mais ils ont été incapables de constituer une quelconque formation de gauche autonome en son sein, contrairement à l'extrême droite, qui a renforcé sa position en tant que force militaire et politique.
Aujourd'hui, la société civile libérale s'efforce ainsi de normaliser l'image du leader d'Azov, Andriy Biletsky [14]. Il a été présenté sous un jour favorable grâce à la presse occidentale, qui publie des interviews élogieuses à son sujet. En revanche, la gauche pro-ukrainienne en Ukraine ne peut guère faire plus que s'engager dans l'armée à titre individuel, soutenir de petites initiatives humanitaires ou établir quelques contacts avec de petits syndicats, qui ne peuvent pas faire grand-chose sous la loi martiale. Cela conduit alors à “blanchir†la gauche et la rendre acceptable pour le camp pro-occidental.
On observe quelques tentatives pour organiser ceux qui cherchent à échapper à la conscription et pour dénoncer la répression politique et les politiques ethno-nationalistes en Ukraine. Cependant, les rares personnes qui s'y emploient n'ont pas encore réussi à constituer une force politique influente.
Cet article a originellement été publié dans la revue International Socialism sous le titre : « Ukraine, imperialism and the left ».
Notes :
[1] Susan Watkins, “Five Wars in Oneâ€, New Left Review, no 137, 2022, https://newleftreview.org/issues/ii137/articles/susan-watkins-five-wars-in-one. [Une traduction en français est disponible ici : https://blogs.mediapart.fr/rocafortis/blog/171122/de-la-guerre-evitable-la-guerre-inutile.]
[2] Il existe différentes interprétations du rôle des « capitalistes politiques », mais ce terme désigne généralement les capitalistes qui doivent leur position à leur influence politique et à leurs relations au sein des structures étatiques, plutôt qu'à la détention de capitaux individuels ; voir Dylan Riley et Robert Brenner, “The Long Downturn and Its Political Resultsâ€, New Left Review, no 155, 2025, https://newleftreview.org/issues/ii155/articles/dylan-riley-robert-brenner-the-long-downturn-and-its-political-results ; Chris Harman, “The State and Capitalism Todayâ€, International Socialism, été 1991, https://www.marxists.org/archive/harman/1991/xx/statcap.htm ; Max Weber, Economy and Society, Harvard University Press, 2019 [éd. française : Économie et société, Pocket, coll. Agora, 2003] ; Volodymyr Ishchenko, “Behind Russia's War Is Thirty Years of Post-Soviet Class Conflictâ€, Jacobin, octobre 2022, https://jacobin.com/2022/10/russia-ukraine-war-explanation-class-conflict [une traduction française est disponible ici : https://lvsl.fr/la-crise-du-bonapartisme-post-sovietique-et-le-conflit-ukrainien/].
[3] Le terme « comprador » désigne généralement une classe qui agit comme intermédiaire pour les capitaux étrangers et dont les intérêts consistent à renforcer le contrôle et l'influence de ces derniers sur l'économie plutôt que ceux du capital national.
[4] Antonio Gramsci a utilisé le terme « césarisme » pour décrire une situation historique dans laquelle des forces sociales opposées se trouvent dans une impasse et où aucune des deux parties ne peut remporter une victoire décisive sur l'autre. Dans ces situations, une troisième force peut émerger pour intervenir afin de maintenir le statu quo en soumettant les factions belligérantes. Cette troisième force temporaire n'est pas un bloc cohérent, mais une solution provisoire surgissant lors d'une « crise d'autorité ». Bien qu'elle vise à rétablir l'ordre, cette « troisième force » ne peut pas résoudre les contradictions fondamentales du système (le terme « bonapartisme » est utilisé de manière similaire).
[5] Euromaïdan désigne les manifestations qui ont débuté à l'hiver 2013 à la suite du retrait, par le président Ianoukovitch, de l'accord d'association avec l'Union européenne. Les manifestations ont dégénéré en violences après la répression menée par des unités de la police anti-émeute et ont abouti à la destitution du régime de Ianoukovitch ; voir Rob Ferguson, “Ukraine: Imperialism, War and the Leftâ€, International Socialism, no 144, automne 2014, https://isj.org.uk/ukraine-imperialism-war-and-the-left/.
[6] Deborah Boucoyannis, “Who Was Afraid of Russia? The Forgotten Evidence of the 1990sâ€, Washington Quarterly, vol. 48, no 4, 2025.
[7] Peter Gowan, “Whose Stupid War Was This?â€, Against the Current, juillet-août 1999, https://againstthecurrent.org/atc081/p906.
[8] Dylan Riley et Robert Brenner, “The Long Downturn and Its Political Resultsâ€, New Left Review, no 155, 2025, https://newleftreview.org/issues/ii155/articles/dylan-riley-robert-brenner-the-long-downturn-and-its-political-results.
[9] Branko Milanović, Capitalism, Alone: The Future of the System That Rules the World, The Belknap Press of Harvard University Press, 2019 [éd. française : Le Capitalisme, sans rival, La Découverte, 2020] ; Iván Szelényi, “Capitalisms after Communismâ€, New Left Review, no 96, 2015, https://newleftreview.org/issues/ii96/articles/ivan-szelenyi-capitalisms-after-communism.pdf.
[10] Les accords de Minsk (Minsk I, 2014, et Minsk II, 2015) étaient des tentatives d'accords de paix entre l'Ukraine et les séparatistes soutenus par la Russie dans le Donbass, dans l'est de l'Ukraine, négociés par l'Allemagne et la France. Ces accords ont été interprétés de manière radicalement différente par la Russie et l'Ukraine et ont finalement échoué, chaque partie rejetant la responsabilité sur l'autre.
[11] Voir Volodymyr Ishchenko, “The Minsk Accords and the Political Weakness of the ‘Other Ukraine'â€, Russian Politics, vol. 8, no 2, 2023.
[12] Voir https://www.pravda.com.ua/.
[13] Volodymyr Ishchenko, “Ukraineâ€, dans Fabien Escalona, Daniel Keith et Luke March (dir.), The Palgrave Handbook of Radical Left Parties in Europe, Palgrave Macmillan, 2023.
[14] Andriy Biletsky est un suprémaciste blanc et un néonazi, ainsi que le fondateur du bataillon Azov, qui a recruté parmi l'extrême droite et les fascistes ukrainiens. En 2025, Biletsky a été promu général de brigade du 3e corps d'armée. Il a modéré sa rhétorique ouvertement fasciste afin de s'attirer le soutien des libéraux occidentaux.
[15] Voir Mark Beissinger, The Revolutionary City: Urbanization and the Global Transformation of Rebellion, Princeton University Press, 2022.






