Longtemps parent pauvre du sport américain, le “soccer” espère s’asseoir à la table du basket, du baseball ou du football américain à l’issue du Mondial. Il lui faudra pour cela encore élargir le public conquis depuis les années 1990.
Pour faire monter la température, la chaîne américaine Fox Sports a produit un spot volontairement provocateur. A la dernière minute de la finale de la Coupe du monde face au Brésil, l’équipe américaine marque sur corner. S’en suivent des scènes de liesse qui n’ont rien à envier au 12 juillet 1998, la Cinquième avenue remplaçant les Champs-Elysées. Sur le plan suivant, un cow-boy au volant de son pick-up remplace une figurine du joueur de foot américain Tom Brady par celle de Winston McKennie, une des vedettes des gars du soccer. Hé, les Américains, on se réveille, non ?
Il n’y a pour l’instant qu’une publicité pour faire des Etats-Unis les champions du monde d’un football dont le ballon n’a rien d’ovale. “N’oublions pas qu’il y a 35 ans, le siège de la fédération était une caravane plantée au bord d’un terrain à Colorado Springs”, sourit Marla Messing, ancienne vice-présidente de la Coupe du monde 1994, l’an 1 du foot outre-Atlantique. “A l’époque, on avait 16 ou 17 millions d’enfants qui jouaient au foot, mais zéro spectateur pour remplir les tribunes”, se souvient-elle. Le championnat, porté sur les fonts baptismaux par Pelé à la fin des années 1970, s’était crashé économiquement. Et voir l’équipe nationale à la Coupe du monde n’était qu’un lointain souvenir que les moins de 40 ans ne pouvaient pas connaître.Â
Petit à petit, les choses ont changé. L’équipe nationale, grâce à des stars comme le légendaire gardien Tony Meola ou Christian Pulisic, coqueluche de la nouvelle génération qui a droit à son verre collector chez McDo, s’est lentement reconstruite pour s’assurer une présence régulière en Coupe du monde ponctuée d’un exploit, un quart de finale en 2002 ou d’un but mythique, comme celui de Landon Donovan contre l’Algérie en 2010, fêté par tout un pays. Ce qui a permis de fédérer une solide base de fans.
Derrière le comptoir de la Shellback Tavern, vue imprenable sur la Manhattan Beach de Los Angeles, Joe en est le témoin privilégié depuis plusieurs années. Ce barman à la voix éraillée a décoré son établissement de pied en cap aux couleurs de la Coupe du monde. “Un rendez-vous incontournable’, assure-t-il.
“On ouvre plus tôt quand il y a des matchs importants à des horaires inhabituels, tôt le matin, tard le soir. Et le public répond présent.”
Joe, barman à la Shellback Tavernà franceinfo
Alors que les télés diffusaient le match d’ouverture Mexique-Afrique du Sud, vendredi soir, les supporters américains étaient à l’heure de l’événement. Comme Mike, qui a traversé le pays depuis la Caroline du Nord pour assister au match des Etats-Unis face au Paraguay, dans la nuit de vendredi à samedi. “J’ai acheté mon maillot il y a un mois. Je voulais participer à la fête.” Un comportement qui reflète bien l’attachement volatil des Américains à leur équipe nationale : “le record d’audience historique est tombé face au Paraguay, avec 25 millions de téléspectateurs aux Etats-Unis, mais pendant les 3 ans et 11 mois qui ont précédé le Mondial, il y avait tout au plus un million de personnes devant les matchs de préparation”, illustre Leander Schaerlackens, auteur du livre The Long Game sur l’histoire du soccer outre-Atlantique.
“On voit de plus en plus de maillots de foot dans la rue”, atteste Brandon Hines, derrière la chaîne YouTube American Ultra Talk spécialisée sur l’actualité de Team USA. “C’est presque en train de devenir la dernière mode ici !” A Charlotte, avant le match amical contre le Sénégal, des clappings et un défilé vers le stade ont été observés, à l’image des pratiques des supporters européens.
Le supportérisme américain est à l’image des gens qui suivent cette équipe : un melting-pot. “Chaque communauté importe ses chants, ses traditions, sa culture, dans sa façon de soutenir l’équipe. Le résultat de ce mélange en fait quelque chose de purement américain”, appuie Bailey Brown, présidente de l’Independent Supporters Council, une organisation qui rassemble plus de cent groupes de fans à travers le pays.
D’où l’existence du groupe Barra 76 qui veut importer les coutumes des ultras argentins. D’où l’existence, aussi, de Marcus Cranston, vétéran de l’armée américaine et devenu le plus connu des fans de soccer pour son personnage d’Eagleman. Quatre heures avant le coup d’envoi d’Etats-Unis-Paraguay, il est déjà là à enchaîner les selfies et craquer les fumis. On le reconnaît à deux miles à la ronde avec son costume en néoprène fait maison “avec beaucoup de colle et beaucoup de temps !”. Un plan de coupe lors du match Belgique-Etats-Unis au Mondial 2014 ont suffi à faire sa légende. “Un jour, le taxi qui m’amenait au stade avait dû s’arrêter à 2 km de l’enceinte. J’ai mis 1h30 à les faire à pied. Les Brésiliens me demandaient une photo tous les dix mètres.”
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Aujourd’hui, c’est quand la télé ne montre pas Eagleman en tribune, ou que sa compagne ne porte pas son déguisement de Wonder Woman, que Marcus Cranston est inondé de messages inquiets. Preuve que le soccer occupe une place de plus en plus grande dans le cÅ“ur des Américains. Pour Brandon Hines, “le supporter de l’équipe nationale masculine est plus jeune et plus souvent un homme que celui des féminines, qui ont commencé à gagner il y a plus longtemps. Or, aux Etats-Unis, on s’intéresse aux équipes qui gagnent”, affirme le youtubeur sur la foi d’une étude YouGov sur le profil des supporters.
Pas assez pour étrenner des galons de respectabilité auprès d’une frange des leaders républicains. L’essayiste conservatrice Ann Coulter mène une croisade personnelle contre les pousseurs de ballon. En 2014, elle écrivait dans The Guardian : “L’engouement forcé pour le football m’agace. Ceux qui tentent d’imposer le foot aux Américains sont les mêmes qui exigent qu’on aime la série Girls de HBO, le tramway, Beyoncé et Hillary Clinton.” Rebelote dix ans plus tard : “Tout intérêt croissant pour le football ne peut être que le signe du déclin moral d’une nation.” Proche de Donald Trump, le puissant promoteur de MMA Dana White lui a emboîté le pas en brocardant sur YouTube un sport pas assez viril à son goût. “Le supporter de foot, souvent issu de la classe moyenne supérieure, pense que le monde est plus vaste que les 50 Etats américains, commente Leander Schaerlaeckens. Ce petit côté hipster en fait l’ennemi de cette frange des Républicains, qui a mis ce clivage au centre de la bataille culturelle.”
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Quelle était la chance pour que Zachary, grand escogriffe de deux mètres venu d’Abilene au Texas, tombe amoureux du soccer quand un de ses camarades hérite par hasard d’un best-of sur VHS des meilleures actions d’Eric Cantona ? “Je n’ai plus baissé mon col pendant cinq ans”, décrit celui qui a adopté le dress code du “King”. “J’ai longtemps été le seul à me passionner pour le foot.”
Jusqu’à ce qu’à la fac, il croise Patrick, un rouquin d’une tête de moins, tombé dans la marmite du soccer en tombant par hasard sur la finale de la Ligue des champions 2006 Arsenal-Barcelone à la télé. “J’ai adoré l’atmosphère, l’ambiance, le jeu. J’ai pris fait et cause pour Arsenal, comme on soutient naturellement les losers. Je voulais être Thierry Henry.” Raté. Il sera celui qui partage les petits-déjeuners devant le calcio avec Zach et écluse des bières avec lui à des heures avancées de la nuit devant la Coupe du monde 2010. “Quand on est fan de foot aux Etats-Unis, on dort peu.” Les deux se retrouvent doyens de leur équipe du dimanche, avec une armée de petits jeunes biberonnés à la Premier League, bien plus facile d’accès aujourd’hui.
Les chiffres sont implacables. La popularité du soccer croît : Coupe du monde après Coupe du monde, la proportion d’Américains intéressés grandit inexorablement, portée la poussée démographique des Latinos, certes, quand le baseball perd du terrain. Le spectacle de la “World Cup 1994” avait permis de séduire les banlieues de la middle class. Celle de 2026 doit permettre de repousser les frontières actuelles du soccer, assure le président de la fédération américaine Ed Foster-Simeon au Sport Business Journal : “Le prochain territoire à conquérir, ce sont les quartiers les plus pauvres.”



