Il y a encore un peu plus d'un an, personne ne prenait Zohran Mamdani au sérieux. Un socialiste de 33 ans, né en Ouganda, élu du Capitole de son État, membre des Democratic Socialists of America (DSA), qui annonçait vouloir devenir maire de New York. L'establishment démocrate ricanait : jamais des gens aussi civilisés que les New-Yorkais ne voteraient pour cet ancien rappeur raté ! Et puis Mamdani a gagné. Pendant des décennies, il suffisait de traiter un candidat de socialiste pour compromettre ses ambitions nationales… La gauche radicale semble avoir transformé ce handicap en argument. Son prochain terrain de conquête pourrait même être la primaire démocrate de l'élection présidentielle 2028.
En 2015, les DSA comptaient 6 000 membres. Une petite secte folklorique au sein de la gauche qui n'effrayait personne. Aujourd'hui, ils sont plus de 104 000. En dix ans, l'organisation a multiplié ses effectifs par 17, placé plus de 250 élus dans les institutions américaines et conquis la ville la plus riche du monde. Longtemps considérée comme une curiosité militante, la gauche socialiste est devenue une force considérable qui dévore peu à peu le Parti démocrate.
Une candidature ouvertement socialiste aurait du mal à s'imposer
Naguère, l'organisation s'adressait aux étudiants en sciences politiques habitant Brooklyn ou aux lecteurs du magazine Jacobin, le trimestriel intello de l'ultragauche américaine fan de Noam Chomsky. Elle est devenue, aujourd'hui, une sorte de Tea Party progressiste. Comme la droite populiste avait entrepris de transformer le Parti républicain après l'élection de Barack Obama, les DSA cherchent aujourd'hui à remodeler le Parti démocrate à leur image. Les républicains modérés avaient d'abord considéré l'agitation du Tea Party avec condescendance. Quelques années plus tard, Trump prenait le contrôle du parti.
À Washington, les vieux routiers du Parti démocrate ont cessé de réagir face à la courbe des adhésions par un haussement d'épaules. Ils regardent désormais les primaires des midterms de novembre et la vague de candidats, tous plus radicaux les uns que les autres, avec inquiétude. Dans le 13e district de New York, circonscription couvrant une partie de Harlem et du Bronx, Darializa Avila Chevalier, soutenue par Mamdani lui-même, défie le député Adriano Espaillat, fort de cinq mandats au Congrès et figure respectée de l'establishment. La candidate, d'origine dominicaine et âgée de 32 ans à peine, s'est illustrée il y a quelques années sur les réseaux sociaux : Biden ? « Un violeur » et « un criminel de guerre ». Les États-Unis ? « Une putain de honte ! »Â
Dans le Michigan, Abdul El-Sayed, partisan de l’assurance maladie universelle et de l'abolition de l'ICE, la police fédérale de l'immigration, figure parmi les favoris pour décrocher l'investiture démocrate au Sénat en août prochain. Tous appartiennent à cette même vague : une gauche plus idéologique, certaine que les défaites successives sont la conséquence d'un parti trop prudent. Pour un nombre croissant de jeunes Américains, l'explosion des loyers, le coût des études, l'accès aux soins ou la concentration des richesses sont autant de preuves que le système a failli. Mais ce virage idéologique ne suffit pas à expliquer la progression de la gauche radicale. Encore fallait-il savoir transformer cette colère en force politique.
Stratégies médiatiques
C'est ce que les progressistes américains sont en train d'apprendre des républicains ! Pour Yphtach Lelkes, professeur à l'université de Pennsylvanie, spécialiste de la polarisation politique, la droite conservatrice domine encore la bataille de la communication aux États-Unis. « Elle a pris une avance considérable dans les stratégies médiatiques », explique-t-il au JDD. Mais pour combien de temps ? Pour le politologue, la gauche a compris la leçon. Et commence à emprunter certaines des méthodes qui ont fait le succès de ses adversaires, notamment sur les réseaux sociaux et dans la mobilisation militante.
Aux États-Unis, cette contestation a un visage connu. À 84 ans, toujours sémillant, Bernie Sanders demeure la figure tutélaire du mouvement. Battu en 2016, battu en 2020, le sénateur du Vermont aurait pu finir en buste dans un couloir du Congrès. L'inverse s'est produit. À mesure que les démocrates cherchent leur ligne après la déroute de 2024, Sanders retrouve une influence que ses défaites semblaient lui avoir retirée. Son discours contre « l'oligarchie » continue de structurer l'imaginaire d'une gauche en quête de doctrine.
Capable de rassembler des milliers de personnes en meeting, l'ancien maire de Burlington s'est trouvé une héritière. À 36 ans, Alexandria Ocasio-Cortez est devenue la personnalité la plus influente de l'aile gauche du parti. Son audience sur les réseaux (13 millions d'abonnés sur X) dépasse largement celle de Nancy Pelosi ou de Chuck Schumer, respectivement ancienne speaker de la Chambre et actuel leader des démocrates au Sénat. Pour Yphtach Lelkes, la députée de New York appartient à une catégorie à part : « La gauche américaine maîtrise généralement moins bien les mécanismes qui permettent de rendre un message viral. Ocasio-Cortez fait partie des rares exceptions. » Sanders a fourni la doctrine. « AOC » maîtrise l'outil de propagande.
Bernie Sanders, figure tutélaire de l'ultragauche, et Alexandria Ocasio-Cortez, le 25 mars dernier. © SIPA
Personne ne sait si Ocasio-Cortez sera candidate en 2028. Personne ne saurait dire à ce stade si elle parviendrait à remporter une primaire nationale. Les dirigeants démocrates savent qu'une candidature ouvertement socialiste aurait du mal à s'imposer dans des swing states comme la Pennsylvanie, le Wisconsin ou la Géorgie. Mais plusieurs sondages nationaux la placent désormais parmi les principaux prétendants à l'investiture de 2028. L'un d'eux, publié fin mai par Atlasintel, l'un des instituts les plus respectés aux États-Unis, la donnait même en tête devant l'ex-ministre Pete Buttigieg et le gouverneur de Californie Gavin Newsom.
Les centristes préparent déjà la contre-offensive
Les républicains observent le phénomène avec un mélange de prudence et d'amusement. Ils savent mieux que quiconque qu'une insurrection idéologique, lorsqu'elle cesse d'être un mouvement de protestation, peut devenir une machine électorale. Il y a six mois, un sondage Verasight donnait même AOC gagnante d'un petit point dans un hypothétique duel face à J. D. Vance, le vice-président étant le favori des républicains pour mener la course.
Mais avant la présidentielle viendront les élections de mi-mandat. Si les démocrates reprennent la Chambre en novembre, comme les sondages le laissent entrevoir, ils aborderont 2028 dans une position plus inconfortable qu'aujourd'hui. Après quatre ans passés à dénoncer Trump, ils devront aussi répondre de leur propre bilan au Congrès. La radicalité pourrait alors devenir un fardeau.
Les centristes préparent déjà la contre-offensive. Newsom multiplie les prises de position destinées à reconquérir l'électorat modéré, tandis que le puissant think tank Third Way (« la troisième voie ») continue de plaider pour un recentrage. Chez les républicains, certains ont déjà leur adversaire préférée.



