Le nez dans ses fils et ses branchements, Matt, employé d'une compagnie de fibre optique de la région de Chicago, fignolait ses derniers raccordements, il y a quelques jours, au pied de l'« Obamalisk », surnom donné à la tour de 70 mètres, recouverte de granite gris moucheté du New Hampshire, pièce architecturale maîtresse du Centre présidentiel Obama.
L'espace, honorant le 44e président des États-Unis, se prépare à ouvrir ses portes au public le 19 juin prochain, dans le sud de la mégalopole de l'Illinois.
« Dans les derniers mois, j'ai travaillé sur différents bâtiments commerciaux, relate l'homme dans la quarantaine, les doigts posés sur une petite boîte blanche logée à la base d'un lampadaire. Des compagnies d'assurance, des bureaux de dentistes… Mais ici, j'ai l'impression de prendre part à quelque chose d'un peu plus grand, d'historiquement plus significatif. »
Il ajoute : « Le pays se trouve dans une situation difficile en ce moment. Dans ce climat de division, il est important d'avoir et surtout de cultiver les symboles de la décence et de l'unité, ce que ce centre va être, sans l'ombre d'un doute. »
Plus de 17 ans après l'entrée à la Maison-Blanche du premier président afro-américain de l'histoire des États-Unis, un nouveau chapitre de cette révolution politique et sociale se prépare à s'écrire dans le quartier South Shore de Chicago, avec l'ouverture de la bibliothèque présidentielle Obama. À l'intersection d'un musée, d'un lieu de conservation d'archives, d'un centre communautaire, d'un complexe sportif, d'une agora, d'une bibliothèque publique et même d'un potager urbain, ce nouveau campus a pris forme au cours des derniers mois dans le parc Jackson, près de l'Université de Chicago et du Musée de la science et de l'industrie, sur un terrain qui a accueilli l'Exposition universelle de 1893.
Il est situé également dans l'arrière-cour de la vie personnelle de l'ex-couple présidentiel, à un jet de pierre de l'appartement de South East View Park où les Obama ont habité et fondé leur famille à la fin des années 90 et de la maison où Michelle Obama a passé une partie de son enfance, sur l'avenue South Euclid.
Le quartier a été le creuset d'une classe moyenne afro-américaine et de ses ambitions, guidant une trajectoire singulière qui a réussi à faire exploser un plafond de verre aux États-Unis.
« C'est un legs, c'est un héritage », résume en entrevue au Devoir Nick Cave, sculpteur chicagolais qui signe, avec la complicité de la plasticienne autochtone Marie Watt, une tapisserie de 13 mètres de haut installée de manière permanente dans le hall d'entrée du musée. L'œuvre, faite de textile, s'intitule This Land, Shared Sky (traduction libre : Cette terre, ce ciel commun). « Cela va devenir une destination fantastique pour Chicago, le cœur vibrant de la diversité, de l'accomplissement, de la tolérance… ouvert sur la ville et les peuples du monde. C'est incroyable d'avoir pu participer à ce projet », ajoute-t-il.
« Barack Obama a été le plus grand président que le pays a jamais eu et l'on s'ennuie depuis, chaque jour, de ses années au pouvoir », laisse tomber Jim Hubbell, entrepreneur en développement urbain à Kansas City, au Missouri, de passage à Chicago. Il était venu en ce petit lundi matin de mai avec quelques amis pour saisir l'esprit des lieux à l'approche de leur grande ouverture. « Ce centre vient rappeler que tout le monde a une voix, sans distinction de classe, de couleur ou de genre. C'est un endroit qui ne va pas chercher à entretenir le culte d'une personnalité, mais plutôt faire rayonner les principes d'une démocratie qui a rendu un rêve possible », ajoute-t-il.
Une statue à taille humaine
Sur le parvis du centre, une statue de bronze du couple présidentiel, à taille humaine, main dans la main, donne le ton du projet. « Il n'y a pas de piédestal, fait remarquer M. Hubbell. L'œuvre est au même niveau que les visiteurs, et de nos jours, venant d'un président, cela peut être un message fort », ajoute-t-il, sourire en coin.
Lever la tête au ciel expose à un autre type d'inspiration, avec les grosses lettres de granite qui s'enroulent autour d'un angle du bâtiment hébergeant le musée. « Vous êtes l'Amérique. Libre de toute contrainte… » Elles reprennent un passage du discours prononcé par Barack Obama à l'occasion du 50e anniversaire de la marche pour les droits civiques de Selma à Montgomery, en Alabama. « L'Amérique n'est l'œuvre d'aucun individu, avait-il dit ce jour-là . Le mot le plus puissant de notre démocratie est nous », avant de laisser tomber à nouveau son célèbre et emblématique « yes, we can », oui nous le pouvons, désormais laissé à la postérité sur la trame urbaine, au sommet de sa bibliothèque présidentielle.
Dans quelques jours, le campus linéaire, enclavé entre un lagon artificiel et l'avenue Stony Island, va donc s'offrir aux visiteurs avec son projet ambitieux de « refléter l'héritage des Obama durant leur mandat à la Maison-Blanche » dans l'espoir de « stimuler l'engagement civique », résume la Fondation Obama, organisme apolitique qui gère l'endroit.
Entre une exposition sur les racines de la démocratie américaine et les contradictions qui ne cessent de l'habiter, un cycle de conférences, de films et d'événements communautaires célébrant le 250e anniversaire des États-Unis et l'invitation à la contemplation depuis la Sky Room, espace panoramique offrant une vue imprenable sur le lac Michigan et le sud de Chicago, la bibliothèque présidentielle va également chercher à trouver sa place dans le quartier populaire et universitaire qui l'entoure, après les années laborieuses qui ont accompagné sa création.
Contraintes et imprévus ont fait que le Centre présidentiel Obama a coûté en effet très cher, 850 millions de dollars, soit trois fois la somme de 300 millions initialement prévue, analysait récemment la Hoover Institution de l'Université Stanford. C'est l'enveloppe la plus élevée pour ce type d'institution. Pour le moment, du moins, Donald Trump ayant promis en effet de pousser la facture encore plus loin, en cherchant à récolter 1 milliard de dollars pour la construction de sa bibliothèque présidentielle.
« Le Centre Obama est résolument moderne. C'est une institution qui fait converger plusieurs composantes culturelles en un seul lieu, commente Sean Kelley, galeriste de Chicago qui se réjouit de cet apport dans la ville. On va pouvoir s'y asseoir, s'y promener, y apprendre, y jouer, contempler… », dit-il.
Le tout dans un environnement dont l'ouverture prochaine est perçue par Nick Cave comme un baume sur un présent tourmenté, moins inspirant que d'autres, selon lui.
« Collectivement, nous avons besoin de cette grande ouverture, de cet événement qui va unir et célébrer l'humanisme, dit-il. J'espère que ce centre va devenir un phare pour nous rappeler qu'avant la situation politique actuelle [celle dans laquelle Donald Trump attaque quotidiennement les fondements de la démocratie américaine en cherchant à trôner en maître absolu de la Maison-Blanche], il y a eu autre chose. Et que cette “autre chose†est encore accessible. »
Ensemble, soutenons la réflexion
Média rigoureux et lucide, Le Devoir ne se contente pas de relater les faits.
Nos journalistes vous offrent les clés pour mieux comprendre l’actualité
d’ici et d’ailleurs. En soutenant notre mission, vous assurez la pérennité
d’un journalisme indépendant, exigeant et engagé.




