Eurovision 2026: soixante-dix ans de refoulés géopolitiques
 
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- 
 Cyrille Bret
 
 

- 
 Florent Parmentier
 
 
 
 18 May 2026


 

- 
 Société
 
 
 
 




 
 
 
 
 
 



 


 

 
 


 
 

Les grands événements médiatiques internationaux valent autant par ce qu’ils masquent, occultent et négligent que par ce qu’ils montrent, exaltent et mettent en scène. Il en va des grands sommets diplomatiques (G7, G20, BRICS, OCS), des défilés militaires (14 juillet en France, 9 mai en Russie, 3 septembre en Chine), des grandes compétitions sportives (JO, Coupe du monde FIFA, Euro de foot) mais aussi des « messes » audiovisuelles héritées de l’après-guerre comme les mariages princiers, les enterrements d’État… et l’Eurovision.


Dans ces « mythologies » héritées des Trente Glorieuses, l’obvie mérite autant l’analyse que l’oubli.


Pour l’édition de ses 70 ans, célébrée à Vienne, le concours Eurovision de la chanson a été une nouvelle fois pris dans son paradoxe coutumier entre apolitisme proclamé et inévitable politisation des candidats, des chansons, des lieux, des participations et des absences. Ainsi, cette édition de jubilé a été marquée par le boycott de cinq grands groupes audiovisuels européens en raison de la participation du groupe audiovisuel israélien KAN, avec le franco-israélien Noam Bettam. Et l’aporie politique est évidente : peut-on exclure la Russie mais garder Israël dans le concours ?


Un léger recul historique permet d’affirmer sans réserve que la politisation du concours est aussi ancienne que la vénérable institution de l’Union européenne de radiotélévision (UER), association de droit suisse qui organise le concours depuis 1956.


Toutefois, la dimension politique et géopolitique du concours n’a pas seulement rebondi de polémique en boycotts et de campagnes de dénigrement en scandales financiers. Le vacarme du kitsch de l’Eurovision ne doit pas couvrir les silences politiques étonnants de cette institution aux plus de 160 millions de téléspectateurs dans près de quarante pays.


Totems et tabous


Plusieurs grandes causes politiques se sont affirmées à travers l’Eurovision. Elles constituent comme autant de totems que l’institution salue, édition après édition, en dépit de l’apolitisme des candidatures réclamées par le règlement du concours. Mais d’autres ont été passées sous silence, comme autant de tabous.


Ainsi, l’Eurovision est devenue depuis au moins la victoire de Conchita Wurst en 2014, une « safe place » ou un lieu d’expression des communautés LGBTQI+. L’Eurovision est devenue un totem de l’attachement des Européens à la protection des minorités sexuelles, genrées, linguistiques, culturelles, sociales, etc. Et c’est à ce titre qu’elle a été abondamment critiquée par les dirigeants illibéraux ou autoritaires européens (Viktor Orban, les frères Kaczinski, Robert Fico) et non-européens mais présentant des candidats à l’Eurovision (Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdoğan). Ainsi, Jaroslaw Kaczynski s’était exprimé en 2014 pour dénoncer un concours porteur de « propagande effaçant les différences entre hommes et femmes, chemin vers la décadence ».[1]


Le paradoxe est que cette vocation de l’Eurovision est pour le moins récente et n’a pas empêché le concours de traiter la libération des femmes, celle des mÅ“urs et l’égalité des sexes par le mépris ou par l’oubli. S’il y a des femmes interprètes, mises en scène pour leur corps et leur voix, il n’y a que de rarissimes cas de femmes autrices. Ainsi, durant les années 1960 et 1970, cruciales pour l’égalité entre hommes et femmes, l’Eurovision demeure silencieux sur ces combats politiques, devenus centraux depuis dans le système de valeurs européen. À l’époque, l’Eurovision est gouverné par l’UER (Union Européenne de Radiodiffusion), institution technocratique masculine, qui ne percevra pas le féminisme comme un enjeu pertinent.


De même, l’Eurovision est devenue un symbole médiatique, c’est-à -dire un totem au sens durkheimien (le totem ne représente pas seulement un groupe ; il produit ce groupe en lui donnant un objet commun d’identification, ce que l’Eurovision fait précisément à l’échelle européenne) des « sociétés ouvertes » et des démocraties avancées d’Europe. Votes des téléspectateurs à l’instar des votes citoyens aux Lénéeens et aux Dionysies de l’Athènes classique ; participation égalitaire entre « grands » et « petits » pays (Monaco, Saint Marin, etc.) : tout est fait pour mettre en scène une institution démocratique sur le mode léger de l’auto-dérision légère. C’est encore une fois ce qui vaut au concours les honneurs des critiques autoritaires.


Pourtant, le concours conserve un tabou complet sur son ouverture historique à toutes les dictatures du continent. Dès les années 1960, il accueille en effet les candidats présentés par les groupes audiovisuels d’État des dictatures espagnole, portugaise, grecque, turque et yougoslave afin de se donner un « brevet de respectabilité » européen à bon compte. Un Barthe contemporain se devrait de souligner, avec clairvoyance et malice, les rapports problématiques du concours avec la démocratie. Dans ses Mythologies (1957), Barthes montrait comment certains objets culturels apparemment innocents (le catch, la DS Citroën, le bifteck-frites) fonctionnent comme des mythes : ils naturalisent un ordre social et politique en le faisant passer pour évident, joyeux, universel. L’Eurovision opère exactement de cette façon : le kitsch, les paillettes et l’euphorie collective fabriquent une image de l’Europe heureuse et unie qui rend invisible, par saturation festive, la question de savoir qui est admis à ce banquet et à quelles conditions. Après tout, le concours n’a-t-il pas été instrumentalisé abondamment par l’Azerbaïdjan, la Russie et la Biélorussie dans les années 2000 afin de se faire admettre dans les foyers européens ?


Le retour du refoulé


Chez Freud (Die Verdrängung, 1915), le refoulement n’est pas un oubli, c’est véritablement un travail actif : quelque chose est repoussé hors du champ conscient parce qu’il est menaçant, mais cette énergie ne disparaît pas. Elle revient, déformée, symptomatique, souvent au moment le plus inopportun. Dans le cas présent, ce que l’Eurovision refoule, que ce soit la dictature, la domination masculine, le fait colonial ne disparaît pas : cela revient sous des formes que le concours ne contrôle plus.


De même, le mythe barthésien est un mécanisme de refoulement : il refoule l’histoire sous la nature, le contingent sous l’évident. C’est la raison pour laquelle chaque scandale géopolitique autour du concours est un retour du refoulé politique que le format festif ne parvient plus à contenir. Ce retour du refoulé peut d’ailleurs prendre trois visages distincts.


Tout d’abord, il peut être absorbé : le concours intègre superficiellement la cause qu’il avait niée, la neutralisant par le spectacle ; c’est précisément le mécanisme que Barthes nommait le mythe. L’environnement illustre ce premier visage avec une clarté presque caricaturale. Eurovision se revendique « green event » depuis Rotterdam 2021, sans toucher à sa logique de gigantisme productiviste : des milliers de fans traversant l’Europe, des scénographies colossales, des délégations pléthoriques. Le refoulé écologique est absorbé par une rhétorique de durabilité qui le neutralise aussitôt : le concours continue d’être le problème qu’il prétend désormais dénoncer.


Ensuite, ce retour du refoulé peut être mis en scène : l’Eurovision transforme le retour en événement rituel, s’appropriant le symptôme pour en faire une nouvelle image de marque progressiste. La question migratoire emprunte partiellement ce chemin. Quelques chansons ont effleuré la figure du déplacé, de l’exilé, du sans-patrie ; mais avec une ellipse soigneusement entretenue, suffisamment allusive pour émouvoir sans déranger. Car lorsque le message devient lisible, comme avec 1944 de l’Ukrainienne Jamala en 2016, qui nomme explicitement une déportation, c’est la crise diplomatique qui s’ensuit. L’Eurovision tolère la larme sur le migrant abstrait ; il ne tolère pas le réfugié politique concret. De cette manière, il décide qui a droit à la représentation et sous quelle forme, rendant invisible par le spectacle la violence de cette sélection.


Enfin, il peut être incontrôlable : le refoulé fait irruption, forçant le concours à se reconfigurer malgré lui, l’édition 2022 et l’exclusion de la Russie en sont l’illustration la plus récente, le politique débordant soudainement le cadre festif que le mythe avait patiemment construit. Alors que le concours « Eurovision Asia « connaîtra sa première édition en novembre 2026, un tel modèle peut-il être reproduit en Afrique ? Non pas comme geste charitable de l’Europe tendant la main à son voisin du Sud, ce serait reproduire exactement le paternalisme colonial que le refoulement a construit, mais comme reconnaissance d’une dette culturelle et historique qui appelle une architecture institutionnelle nouvelle : un concours africain francophone, anglophone et lusophone, organisé par et pour les télévisions publiques africaines, souverain dans ses règles, ses jurys et ses récits, et noué à Eurovision dans une relation de parité symbolique plutôt que d’affiliation. Certes, les scènes musicales du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Mali, du Nigeria ou du Mozambique n’ont pas besoin d’Eurovision pour exister : l’afrobeats, le coupé-décalé, le rap francophone ou la musique mozambicaine circulent mondialement avec une vitalité certaine. La vraie question n’est donc pas « comment accueillir l’Afrique dans Eurovision ? », formulation qui reconduit la logique du centre accueillant sa périphérie, mais « pourquoi Eurovision s’est-il privé, pendant soixante-dix ans, du dialogue avec des traditions musicales qui ont co-construit la modernité sonore européenne ? » Poser la question dans ce sens, c’est déjà commencer à défaire le refoulement.


L’avenir d’une euro-illusion


Ces contrastes multiples entre évidences et refoulés politiques posent une question redoutable au concours : a-t-il un avenir politique ? Au moment où les Européens se divisent sur la question israélo-palestinienne (entre boycotts et manifestations), l’avènement de l’Eurovision Asia à l’automne semble offrir une nouvelle perspective. Il s’agit sans doute de projeter un modèle européen du soft power kitsch et inclusif à l’échelle mondiale, au risque de le confronter à de nouveaux autoritarismes culturels. Une occasion salvatrice pour une Europe en proie au doute identitaire, ou un symptôme supplémentaire d’une illusion qui s’étire au-delà de ses frontières ?

 


 




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Les grands événements médiatiques internationaux valent autant par ce qu’ils masquent, occultent et négligent que par ce qu’ils montrent, exaltent et mettent en scène. Il en va des grands sommets diplomatiques (G7, G20, BRICS, OCS), des défilés militaires (14 juillet en France, 9 mai en Russie, 3 septembre en Chine), des grandes compétitions sportives (JO, Coupe du monde FIFA, Euro de foot) mais aussi des « messes » audiovisuelles héritées de l’après-guerre comme les mariages princiers, les enterrements d’État… et l’Eurovision.


Dans ces « mythologies » héritées des Trente Glorieuses, l’obvie mérite autant l’analyse que l’oubli.


Pour l’édition de ses 70 ans, célébrée à Vienne, le concours Eurovision de la chanson a été une nouvelle fois pris dans son paradoxe coutumier entre apolitisme proclamé et inévitable politisation des candidats, des chansons, des lieux, des participations et des absences. Ainsi, cette édition de jubilé a été marquée par le boycott de cinq grands groupes audiovisuels européens en raison de la participation du groupe audiovisuel israélien KAN, avec le franco-israélien Noam Bettam. Et l’aporie politique est évidente : peut-on exclure la Russie mais garder Israël dans le concours ?


Un léger recul historique permet d’affirmer sans réserve que la politisation du concours est aussi ancienne que la vénérable institution de l’Union européenne de radiotélévision (UER), association de droit suisse qui organise le concours depuis 1956.


Toutefois, la dimension politique et géopolitique du concours n’a pas seulement rebondi de polémique en boycotts et de campagnes de dénigrement en scandales financiers. Le vacarme du kitsch de l’Eurovision ne doit pas couvrir les silences politiques étonnants de cette institution aux plus de 160 millions de téléspectateurs dans près de quarante pays.


Totems et tabous


Plusieurs grandes causes politiques se sont affirmées à travers l’Eurovision. Elles constituent comme autant de totems que l’institution salue, édition après édition, en dépit de l’apolitisme des candidatures réclamées par le règlement du concours. Mais d’autres ont été passées sous silence, comme autant de tabous.


Ainsi, l’Eurovision est devenue depuis au moins la victoire de Conchita Wurst en 2014, une « safe place » ou un lieu d’expression des communautés LGBTQI+. L’Eurovision est devenue un totem de l’attachement des Européens à la protection des minorités sexuelles, genrées, linguistiques, culturelles, sociales, etc. Et c’est à ce titre qu’elle a été abondamment critiquée par les dirigeants illibéraux ou autoritaires européens (Viktor Orban, les frères Kaczinski, Robert Fico) et non-européens mais présentant des candidats à l’Eurovision (Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdoğan). Ainsi, Jaroslaw Kaczynski s’était exprimé en 2014 pour dénoncer un concours porteur de « propagande effaçant les différences entre hommes et femmes, chemin vers la décadence ».[1]


Le paradoxe est que cette vocation de l’Eurovision est pour le moins récente et n’a pas empêché le concours de traiter la libération des femmes, celle des mÅ“urs et l’égalité des sexes par le mépris ou par l’oubli. S’il y a des femmes interprètes, mises en scène pour leur corps et leur voix, il n’y a que de rarissimes cas de femmes autrices. Ainsi, durant les années 1960 et 1970, cruciales pour l’égalité entre hommes et femmes, l’Eurovision demeure silencieux sur ces combats politiques, devenus centraux depuis dans le système de valeurs européen. À l’époque, l’Eurovision est gouverné par l’UER (Union Européenne de Radiodiffusion), institution technocratique masculine, qui ne percevra pas le féminisme comme un enjeu pertinent.


De même, l’Eurovision est devenue un symbole médiatique, c’est-à -dire un totem au sens durkheimien (le totem ne représente pas seulement un groupe ; il produit ce groupe en lui donnant un objet commun d’identification, ce que l’Eurovision fait précisément à l’échelle européenne) des « sociétés ouvertes » et des démocraties avancées d’Europe. Votes des téléspectateurs à l’instar des votes citoyens aux Lénéeens et aux Dionysies de l’Athènes classique ; participation égalitaire entre « grands » et « petits » pays (Monaco, Saint Marin, etc.) : tout est fait pour mettre en scène une institution démocratique sur le mode léger de l’auto-dérision légère. C’est encore une fois ce qui vaut au concours les honneurs des critiques autoritaires.


Pourtant, le concours conserve un tabou complet sur son ouverture historique à toutes les dictatures du continent. Dès les années 1960, il accueille en effet les candidats présentés par les groupes audiovisuels d’État des dictatures espagnole, portugaise, grecque, turque et yougoslave afin de se donner un « brevet de respectabilité » européen à bon compte. Un Barthe contemporain se devrait de souligner, avec clairvoyance et malice, les rapports problématiques du concours avec la démocratie. Dans ses Mythologies (1957), Barthes montrait comment certains objets culturels apparemment innocents (le catch, la DS Citroën, le bifteck-frites) fonctionnent comme des mythes : ils naturalisent un ordre social et politique en le faisant passer pour évident, joyeux, universel. L’Eurovision opère exactement de cette façon : le kitsch, les paillettes et l’euphorie collective fabriquent une image de l’Europe heureuse et unie qui rend invisible, par saturation festive, la question de savoir qui est admis à ce banquet et à quelles conditions. Après tout, le concours n’a-t-il pas été instrumentalisé abondamment par l’Azerbaïdjan, la Russie et la Biélorussie dans les années 2000 afin de se faire admettre dans les foyers européens ?


Le retour du refoulé


Chez Freud (Die Verdrängung, 1915), le refoulement n’est pas un oubli, c’est véritablement un travail actif : quelque chose est repoussé hors du champ conscient parce qu’il est menaçant, mais cette énergie ne disparaît pas. Elle revient, déformée, symptomatique, souvent au moment le plus inopportun. Dans le cas présent, ce que l’Eurovision refoule, que ce soit la dictature, la domination masculine, le fait colonial ne disparaît pas : cela revient sous des formes que le concours ne contrôle plus.


De même, le mythe barthésien est un mécanisme de refoulement : il refoule l’histoire sous la nature, le contingent sous l’évident. C’est la raison pour laquelle chaque scandale géopolitique autour du concours est un retour du refoulé politique que le format festif ne parvient plus à contenir. Ce retour du refoulé peut d’ailleurs prendre trois visages distincts.


Tout d’abord, il peut être absorbé : le concours intègre superficiellement la cause qu’il avait niée, la neutralisant par le spectacle ; c’est précisément le mécanisme que Barthes nommait le mythe. L’environnement illustre ce premier visage avec une clarté presque caricaturale. Eurovision se revendique « green event » depuis Rotterdam 2021, sans toucher à sa logique de gigantisme productiviste : des milliers de fans traversant l’Europe, des scénographies colossales, des délégations pléthoriques. Le refoulé écologique est absorbé par une rhétorique de durabilité qui le neutralise aussitôt : le concours continue d’être le problème qu’il prétend désormais dénoncer.


Ensuite, ce retour du refoulé peut être mis en scène : l’Eurovision transforme le retour en événement rituel, s’appropriant le symptôme pour en faire une nouvelle image de marque progressiste. La question migratoire emprunte partiellement ce chemin. Quelques chansons ont effleuré la figure du déplacé, de l’exilé, du sans-patrie ; mais avec une ellipse soigneusement entretenue, suffisamment allusive pour émouvoir sans déranger. Car lorsque le message devient lisible, comme avec 1944 de l’Ukrainienne Jamala en 2016, qui nomme explicitement une déportation, c’est la crise diplomatique qui s’ensuit. L’Eurovision tolère la larme sur le migrant abstrait ; il ne tolère pas le réfugié politique concret. De cette manière, il décide qui a droit à la représentation et sous quelle forme, rendant invisible par le spectacle la violence de cette sélection.


Enfin, il peut être incontrôlable : le refoulé fait irruption, forçant le concours à se reconfigurer malgré lui, l’édition 2022 et l’exclusion de la Russie en sont l’illustration la plus récente, le politique débordant soudainement le cadre festif que le mythe avait patiemment construit. Alors que le concours « Eurovision Asia « connaîtra sa première édition en novembre 2026, un tel modèle peut-il être reproduit en Afrique ? Non pas comme geste charitable de l’Europe tendant la main à son voisin du Sud, ce serait reproduire exactement le paternalisme colonial que le refoulement a construit, mais comme reconnaissance d’une dette culturelle et historique qui appelle une architecture institutionnelle nouvelle : un concours africain francophone, anglophone et lusophone, organisé par et pour les télévisions publiques africaines, souverain dans ses règles, ses jurys et ses récits, et noué à Eurovision dans une relation de parité symbolique plutôt que d’affiliation. Certes, les scènes musicales du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Mali, du Nigeria ou du Mozambique n’ont pas besoin d’Eurovision pour exister : l’afrobeats, le coupé-décalé, le rap francophone ou la musique mozambicaine circulent mondialement avec une vitalité certaine. La vraie question n’est donc pas « comment accueillir l’Afrique dans Eurovision ? », formulation qui reconduit la logique du centre accueillant sa périphérie, mais « pourquoi Eurovision s’est-il privé, pendant soixante-dix ans, du dialogue avec des traditions musicales qui ont co-construit la modernité sonore européenne ? » Poser la question dans ce sens, c’est déjà commencer à défaire le refoulement.


L’avenir d’une euro-illusion


Ces contrastes multiples entre évidences et refoulés politiques posent une question redoutable au concours : a-t-il un avenir politique ? Au moment où les Européens se divisent sur la question israélo-palestinienne (entre boycotts et manifestations), l’avènement de l’Eurovision Asia à l’automne semble offrir une nouvelle perspective. Il s’agit sans doute de projeter un modèle européen du soft power kitsch et inclusif à l’échelle mondiale, au risque de le confronter à de nouveaux autoritarismes culturels. Une occasion salvatrice pour une Europe en proie au doute identitaire, ou un symptôme supplémentaire d’une illusion qui s’étire au-delà de ses frontières ?

 


 


 
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