L'arrivée des téléphones intelligents a fait chuter la fécondité aux États-Unis et au Royaume-Uni, affirment deux nouvelles études. Le fait que la technologie facilite l'accès à la pornographie et l'attrait des réseaux sociaux pourraient expliquer le phénomène.
« Nous avons été surpris de l'ampleur des résultats », explique Caitlin Myers, économiste au Middlebury College au Vermont et coauteure d'une étude publiée en juin sur le site de prépublication du National Bureau of Economic Research (NBER). « L'arrivée du téléphone intelligent explique près de la moitié de la chute de la fécondité aux États-Unis. »
L'étude de Mme Myers prenait en compte les améliorations du réseau cellulaire aux États-Unis entre 2007 et 2011, qui permettaient d'accéder à l'internet avec un téléphone.
Hernan Moscoso Boedo, qui a étudié le lien entre la fécondité et l'accès aux pleines capacités des téléphones intelligents aux États-Unis et au Royaume-Uni entre 2007 et 2020, a eu le même type de résultat. « Le taux de grossesse adolescente a diminué de 73 % aux États-Unis », dit l'économiste de l'Université de Cincinnati, qui a publié ses résultats sur le site de prépublication SSRN.
Jamais on n'aurait pensé arriver à un tel résultat avec des mesures de santé publique. Ça montre la puissance des téléphones intelligents.
Hernan Moscoso Boedo, économiste de l'Université de Cincinnati
Les deux économistes américains ne savent pas quel mécanisme lie téléphones intelligents et fécondité. Ils citent les réseaux sociaux qui rendent hommes et femmes moins susceptibles d'avoir des interactions réelles, l'envoi de sextos qui augmente le risque de faux pas compromettant l'établissement de relations solides et la pornographie qui rend les hommes plus irréalistes dans leurs demandes et moins dépendants de partenaires pour les satisfaire.
« Avant les téléphones intelligents, il y avait des barrières à la pornographie, s'il fallait y accéder sur l'ordinateur familial », dit M. Moscoso.
L'impact des téléphones intelligents a été de diminuer la fécondité des femmes de moins de 35 ans, et de ralentir celle des femmes plus âgées, selon l'économiste de Cincinnati.
« Une explication partielle » ?
Les démographes sont sceptiques. « Aucune de ces deux études n'a été publiée dans des revues avec comité de lecture et elles ont été écrites par des économistes et non des démographes », dit Shelley Clark, sociologue spécialiste de la démographie à l'Université McGill. « Beaucoup ont émis l'hypothèse que le passage des interactions interpersonnelles à une vie sociale en ligne, qui a été facilitée par l'iPhone, pourrait jouer un rôle dans le déclin de la fécondité. Mais je pense qu'il y a probablement des facteurs plus importants et qu'il faut comprendre pourquoi les gens sont passés à des interactions en ligne et pourquoi ça a diminué la fécondité. »
Les travaux du démographe Dean Spears, de l'Université du Texas à Austin, n'ont pas permis d'établir de lien entre fécondité et téléphone intelligent. L'auteur du livre After the Spike rapporte que dans l'État très pauvre d'Uttar Pradesh, en Inde, il n'y a pas de différence de désir d'enfants entre les femmes utilisant beaucoup ou peu les téléphones intelligents.
Je pense que ces études sont pertinentes dans le contexte américain, parce que les États-Unis, contrairement au reste des pays riches, ont maintenu une fécondité élevée pendant longtemps.
Dean Spears, démographe à l'Université du Texas à  Austin
Il ne sera malheureusement pas possible d'étudier la différence d'accès aux fonctionnalités des téléphones intelligents dans les pays pauvres, car ils ont une fécondité encore élevée, selon M. Spears.
Il reste que le constat en Inde est aussi valable en Afrique, selon John May, économiste à l'Université George Mason, en banlieue de Washington. « Pour le moment, on ne voit pas de baisse importante, même s'il y a les téléphones intelligents », note ce spécialiste de la démographie de l'Afrique subsaharienne, la seule région de la planète où il y a encore beaucoup de croissance démographique.
« Peut-être que les gens ont moins d'enfants et utilisent plus le téléphone intelligent parce qu'ils sont plus individualistes », avance John May.
Ophélie Lacroix, qui fait son doctorat sur les discours numériques reproductifs à l'UQAM, estime quant à elle que les deux études ont un « biais techno déterministe » qui ne reflète pas bien les choix personnels des femmes. Il s'agit d'un type de théorie qui considère que la technologie influence le comportement humain.
« Quand on essaie de faire parler les statistiques sur la fécondité, il faut être très prudent », dit Mme Lacroix, qui fait son doctorat sur « le discours numérique relatif à la santé reproductive, l'avortement, la contraception et la grossesse ». « Je crois que l'influence des téléphones sur la fécondité peut être envisagée comme une explication partielle, pas globale. »
En savoir plus
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- 2,2
- Nombre d'enfants par femme dans le monde
Source : ONU
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- 4,2
- Nombre d'enfants par femme en Afrique subsaharienne
Source : ONU




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