Thermomètre des tensions régionales comme du climat de détente, le prix du pétrole poursuit son repli ce mardi, en passant sous la barre des 80 dollars pour ce qui est du baril de Brent, pour la première fois depuis le 3 mars. Lors de l'ouverture des marchés lundi, le pétrole avait déjà chuté de 5 %, après l'annonce samedi d'un protocole d'accord par l'Iran et les États-Unis. Ce dernier doit faire l'objet d'une signature formelle des deux parties ce vendredi près de Lucerne, en Suisse. S'ouvrira alors une période de près de deux mois pour que les belligérants s'entendent sur un accord final.
Si de nombreuses incertitudes entourent cette entente aux contours encore flous, force est de constater que la fièvre de l'or noir est considérablement retombée depuis le pic de la fin du mois d'avril, quand le Brent s'était approché dangereusement des des 130 dollars. À l'époque, l'échec du cessez-le-feu décrété plus tôt dans le mois, et la mise en place d'un blocage des ports iraniens par la Marine américaine laissaient le craindre le risque d'un enlisement du conflit, deux mois après les premières frappes.
Rétrospectivement, il est clair que les marchés avaient déjà anticipé une possible sortie de crise dans le Golfe persique, au cours des dernières semaines. « Un des tournants, c'est le 23 mai, lorsque Donald Trump a annoncé sur son réseau social qu'un accord avait été largement négocié, et qu'il attendait d'être finalisé. Depuis cette date, le prix du baril de Brent n'est jamais repassé au-dessus de 100 dollars », observe Francis Perrin, directeur de recherche à l'IRIS et spécialiste des problématiques énergétiques.
Un baril encore loin des prix du début de l'année 2026, à 60 dollars
De fait, le pétrole se situe aujourd'hui au milieu du gué en quelque sorte. La matière première clé dans l'économie mondiale s'est désormais bien éloignée de la zone très inconfortable comprise entre 90 et 120 dollars, dans laquelle elle évoluait depuis le début du mois de mars. Les cours sont néanmoins encore loin des 60 dollars, là où ils avaient commencé l'année, en raison de surcapacités mondiales.
La suite reste à écrire, mais un scénario pourrait être dans un premier temps une stabilisation des prix, le temps que la poussière retombe et que le brouillard de guerre se lève. « Si on reste à un niveau du prix du pétrole de l'ordre de 80 dollars par baril, ce ne sera déjà pas si mal, au regard des incertitudes que nous avons aujourd'hui pour les prochaines semaines », résume Francis Perrin, directeur de recherche à l'IRIS.
« On peut espérer encore quelques dollars de moins et, progressivement dans l'année, une redescente jusqu'à 70 dollars le baril. C'est plausible, mais cela risque de prendre des mois, et cela restera plus élevé que ce qu'on aurait pu espérer au début de l'année », se projette également Patrice Geoffron, professeur de sciences économiques à l'université Paris-Dauphine et directeur du Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières (CGEMP).
Une traversée du détroit encore coûteuse pour un certain temps
En marge d'une réunion avec les distributeurs de carburant, le gouvernement a préféré voir le verre à moitié plein, après trois mois et demi de conflit qui ont déjà commencé à peser sur les indicateurs macroéconomiques et sur la confiance des différents acteurs. « J'espère que ça va se stabiliser autour de ces niveaux-là , ce serait déjà bien. Pour le reste, il reste encore beaucoup d'inconnues dans cet accord […] Mais en tout cas, un baril durablement à 80 dollars ce serait déjà une bonne nouvelle. » Le gouvernement a d'ailleurs indiqué que les aides pour les gros rouleurs seraient « maintenues », même après l'annonce d'un protocole d'accord. Au total, 900 000 demandes sont arrivées à Bercy.
Plusieurs inconnues ou pressions sur la demande pourraient contribuer à limiter la poursuite de la déflation sur les marchés pétroliers à court terme. En premier lieu, il faudrait que se confirme dans la durée la volonté des Iraniens et des Américains que le trafic maritime reprenne dans le détroit d'Ormuz, les premiers s'étant engagés à mettre fin au blocage de ce bras de mer où transitent d'ordinaire 20% du pétrole mondial, et les seconds à mettre fin au blocus des ports iraniens. Ce mardi, un vice-ministre iranien des Affaires étrangères a assuré que ce point était bien mis en œuvre, et que des pétroliers et autres navires iraniens avaient recommencé à circuler. En fin d'après-midi, les cours ont accéléré leur chute, en raison de spéculation d'un allègement des sanctions sur le pétrole iranien.
Chat échaudé craignant l'eau froide, la reprise du trafic maritime dans cette mer stratégique ne signera pas entièrement une normalisation des prix. « Il y a de bonnes raisons d'imaginer que les flux dans le détroit seront plus coûteux. Il y a la question des assurances et des primes de risque. À court terme, on ne sait pas non plus s'il reste des mines », énumère le professeur Patrice Geoffron. Les armateurs et les compagnies pétrolières ne devraient pas non plus lever l'ancre avant d'obtenir de solides garanties. Le plus grand opérateur de pétroliers au monde a déclaré au Financial Times que de nombreux acteurs attendraient ne reprendraient pas les traversées, tant que l'accord n'est pas « concret ».
« Le pétrole ne va pas arriver massivement tout de suite sur les marché »
Or, la réouverture du détroit dans la durée repose surtout sur la préparation d'un accord définitif cet été. « Cette prolongation du cessez-le-feu de 60 jours donne le temps aux négociateurs de s'attaquer au dur, le nucléaire. Il faut voir comment ça se passe, on pourrait avoir une remontée des tensions dans la région. L'Iran a compris le pouvoir qu'il avait avec la fermeture d'Ormuz », analyse Francis Perrin. À ce titre, les investissements de nouveaux chemins d'écoulement de la production, pour les pays de la péninsule arabique, en vue d'éviter à long terme le détroit, pourraient aussi se répercuter structurellement sur les cours . On ignore également si la traversée restera gratuite, au vu des reconstructions de guerre dans la région.
À l'attentisme du marché et des inquiétudes – légitimes, après mois trois et demi de conflit – sur la sécurité, s'ajoutent aussi des contraintes opérationnelles. « Il faudra ensuite sortir du Golfe. Des centaines de navires sont bloqués depuis plusieurs semaines, parfois depuis début mars. Cela ne se fera pas en un jour, ce sera l'embouteillage et cela prendra plusieurs semaines. Le pétrole ne va pas arriver massivement tout de suite sur les marchés », avertit Francis Perrin.
Toujours sur le plan des limites physiques, il faut ajouter qu'une série d'infrastructures pétrogazières ont été endommagées. Mi-avril, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) avait indiqué que 80 installations avaient été touchées, dont un tiers « gravement ». Leur remise en état prendra des mois, parfois plus pour les complexes. Certaines ont, en outre, été éteintes par précaution et la reprise d'un mode de fonctionnement normal n'est pas pour demain.
« Le marché pétrolier mondial ne va pas retrouver son état normal avant plusieurs mois, au minimum », pressent Francis Perrin. « D'autres diront qu'il faudra un an avant que le marché ne retrouve son équilibre ». L'enthousiasme de la Maison blanche pour le projet d'accord aura du mal à coller avec la réalité. « Que le pétrole coule à flots ! » s'est écrié Donald Trump ce weekend.
Dernière donnée à prendre en compte à moyen terme : les États qui ont puisé dans leurs réserves stratégiques pour atténuer la violence du choc énergétique, devront les reconstituer. Des achats qui se rajouteront à la consommation quotidienne dans ces marchés. En mars, les pays membres de l'AIE ont décidé de libérer 400 millions de barils, sous forme de pétrole brut ou de produits raffinés. C'est plus de 20 % des stocks de l'organisation internationale. « Vu l'ampleur des chiffres en jeu, cela ne pourra se faire que progressivement », indique Francis Perrin.
Une accélération de l'électrification des usages qui pourrait peser sur les cours du pétrole à terme
La pression sur les prix pourrait, à l'inverse, bénéficier du ralentissement économique en cours. Moins d'activité pourrait se traduire par une consommation d'énergétique atténuée par rapport aux prévisions. « Dans une économie stressée, peut-être que la demande sera moindre », estime Patrice Geoffron.
Reste les hypothèses plus lointaines, à plus long terme. Les conséquences profondes de ce conflit pourraient entraîner des conséquences sur le prix de l'or noir. « Le fait que le prix du baril reste élevé, c'est le paysage de l'année 2026. Pour l'année 2027 et au-delà , il y a pas mal de facteurs qui pourraient contribuer à la situation inverse », considère l'universitaire. « Des pays vont avoir besoin de produire plus, l'OPEP s'est affaiblie durant cette période avec le départ des Emirats arabes unis. Les Américains vont aussi essayer d'accélérer le drill, baby, drill ». Le slogan du Parti républicain qui se traduit par « Fore, chéri, fore », en vue d'augmenter la production pétrolière.
Mais « ce qui est en train de se produire, c'est que beaucoup de pays vont être incités à accélérer leur réduction de la dépendance au pétrole et au gaz », insiste Patrice Geoffron. C'est peut-être là le principal enseignement qu'en fait l'Agence internationale de l'Énergie. La crise liée au conflit au Moyen-Orient conduira les pays à privilégier désormais l'option énergétique « la plus sûre », et non pas uniquement « la plus économique », a déclaré aujourd'hui son directeur exécutif.




