Une partie de l'électorat trumpiste reproche au président américain d'accorder un blanc-seing aux géants de la tech alors que l'IA détruit des emplois. Sa décision de repousser sine die un décret pourrait un peu plus fracturer son camp.
Le monde Maga vacille à nouveau. Après l'affaire Epstein, où la base de Donald Trump lui reprochait de ne pas rendre publics l'entièreté des documents en possession de la Maison Blanche, et l'Iran, qui a vu la coalition républicaine se déchirer face à la reprise des « guerres éternelles », c'est désormais sur l'intelligence artificielle (IA) que le camp Maga se divise.
Vendredi 15 mai, un groupe d'une soixantaine de personnes se présentant comme « des leaders convaincus du principe “America First†» dont Steve Bannon, l'ancien stratège de Donald Trump en 2016, a adressé une lettre ouverte au président républicain pour lui demander un décret visant à contrôler les modèles d'intelligence de pointe « potentiellement dangereux » avant leur mise sur le marché. Dans cette même lettre, les signataires s'inquiètent de systèmes d'IA « de plus en plus puissants » et des entreprises « se livrant à une course effrénée avec peu de responsabilités ».
Un discours à rebours de la position historique de Donald Trump, qui considère l'IA comme un instrument de puissance économique et géopolitique des États-Unis, notamment dans sa concurrence avec la Chine. Une doctrine façonnée par son entourage proche, composé des patrons des géants de la tech comme Elon Musk, qui a massivement financé sa campagne, ou encore Mark Zuckerberg et Peter Thiel.
Un décret mis au placard malgré la peur de « Mythos »
Les pro-régulations ont pourtant failli gagner. La raison : le futur modèle Claude « Mythos », qui serait capable de dénicher tout seul des failles de sécurité dans des logiciels – un potentiel scénario cauchemar pour la cybersécurité – à tel point que son créateur, Anthropic, a décidé d'en limiter la diffusion à un cercle restreint d'entreprises. Un épisode qui, selon le Wall Street Journal, a notamment alarmé le vice-président JD Vance. Suffisamment pour que Donald Trump accepte de mettre sur la table un décret qui prévoyait de demander aux leaders du secteur (OpenAI, Google Deepmind, Anthropic et xAI, notamment) de soumettre, sur la base du volontariat, leurs modèles d'IA les plus avancés à un examen gouvernemental de 90 jours avant leur mise sur le marché.
Mais à la dernière minute, alors qu'il avait envoyé les invitations à la cérémonie de signature, Donald Trump a décidé ce jeudi de reporter sine die ce décret. « J'ai repoussé parce que je n'aimais pas certains aspects. Nous sommes en tête face à la Chine, nous devançons tout le monde, et je ne veux rien faire qui risque de compromettre cette avance. J'ai vraiment pensé que ça pouvait être un frein, et je veux m'assurer que ça ne le soit pas », a-t-il expliqué.
Une reculade due, selon Politico, à des coups de fil de dernière minute, jeudi, de l'investisseur David Sacks, ex-conseiller spécial pour l'intelligence artificielle et les cryptomonnaies de la Maison-Blanche, et d'Elon Musk et de Mark Zuckerberg – ces deux derniers ont démenti vendredi, assurant n'avoir parlé à Donald Trump qu'après l'annulation. Reste désormais à voir si, face à la grogne qui monte et à l'approche des élections de mi-mandat en novembre prochain, Donald Trump change son fusil d'épaule.
« Tech bros » versus conservateurs traditionnels
Comment expliquer une telle fracture au sein du socle Maga ? Pour Mathilde Velliet, docteure en étude américaine et chercheuse au centre géopolitique et technologique de l'Ifri, ce n'est pas caricatural de scinder le bloc trumpiste en deux sur la question de l'IA. D'un côté les « tech bros » de Musk et consorts avec des objectifs économiques clairs et la base conservatrice plus traditionnelle qui appellent à plus de gouvernance sur l'IA. « Même si cette base n'est pas pour autant anti-IA, une partie souhaite plus de réglementations pour tout un tas de raisons », précise la chercheuse.
En effet, la base Maga s'oppose, pêle-mêle, à l'arrivée de talents étrangers dans des entreprises américaines d'IA pour des raisons identitaires, se révolte face à la hausse des factures d'eau et d'électricité à cause des data centers très gourmands en énergies, se méfie encore des réseaux sociaux considérés comme « wokistes » et craint pour son travail qu'une machine pourrait voler. La possibilité de déshabiller les femmes offertes par certaines IA comme celle d'Elon Musk ou les cas de suicides d'adolescents après des conversations avec des chatbots ont aussi choqué dans les milieux religieux et de protection de l'enfance. Dans la lettre adressée à Donald Trump citée précédemment, on peut d'ailleurs dénombrer une trentaine de pasteurs parmi la soixantaine de signataires.
Ces remous au sein du mouvement Maga ne sont pas nouveaux. L'année dernière, Donald Trump avait tenté de faire voter un texte imposant aux États de ne pas réguler l'IA pendant 10 ans. Après une levée de boucliers des républicains, dont Steve Bannon et le gouverneur de Floride Ron DeSantis, le texte a été refusé. En réaction, les États ont tenté de créer leur propre réglementation. « Il y a eu une explosion de projets de loi d'États souhaitant encadrer la construction des data centers et les risques de l'IA, malgré l'opposition du gouvernement fédéral », complète Mathilde Velliet.
Jeu d'équilibriste
En plus de Steve Bannon, vent debout contre ceux qu'il appelle les « oligarques » de la tech, et de Ron DeSantis, les partisans de la gouvernance de l'IA chez les républicains ont de plus en plus de figures importantes. Le gouverneur de Floride a présenté un texte aux parlementaires de son État en février dernier proposant d'interdire l'IA qui imitent les interactions humaines aux mineurs, sans l'autorisation de leurs parents. Moins connus du grand public, les sénateurs républicains du Tennessee et du Missouri, Marsha Blackburn et Josh Hawley, multiplient les tentatives de réglementations de l'IA et s'imposent comme les visages de sa gouvernance.
Face à ces doléances qui montent à l'approche des midterms, le camp pro IA reste majoritaire dans l'entourage de Donald Trump. Outre David Sacks, à l'origine du fameux moratoire des 10 ans, on y trouve également Michael Kratsios, conseiller scientifique du président, qui avait récusé « la régulation globale de l'IA » lors du sommet international du l'ONU en février 2026 sur le sujet.
Si certains prédisent à Donald Trump un éclatement de sa base Maga, rien n'est moins sûr pour Mathilde Velliet. « Effectivement, certains sujets comme la hausse de l'inflation suite à la guerre en Iran laissent présager des tiraillements d'électeurs. Mais en même temps, on a vu ces dernières semaines, lorsque Donald Trump a conduit à la défaite électorale des voix locales contestataires, que le poids du président sur le parti républicain est encore très puissant », nuance la chercheuse. Un jeu d'équilibriste s'annonce donc pour le républicain qui ne peut ni faire sans les voix de son électorat conservateur ni sans le soutien financier des géants de la tech.




