L’Europe face au choix du prochain Secrétaire général des Nations Unies
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7 April 2026
Les Nations Unies ont été bâties sur un principe : les États doivent fonder juridiquement le recours à la force. Ce principe fait aujourd’hui l’objet d’un assaut frontal. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont frappé plus de vingt sites en Iran, après l’échec de négociations nucléaires sous médiation omanaise. L’Iran a riposté par des missiles et des drones contre Israël et des installations américaines dans le Golfe, portant atteinte à la souveraineté de plusieurs États. Le Secrétaire général Guterres s’est adressé au Conseil de sécurité réuni en session d’urgence, invoquant l’interdiction du recours à la force et déclarant : “Le droit international et le droit international humanitaire doivent toujours être respectés.” Il a condamné les frappes américano-israéliennes, puis les attaques de représailles iraniennes.
Dans ce contexte, l’Europe devrait accorder une attention bien plus soutenue à un processus qu’elle ignore largement : la sélection en cours du prochain Secrétaire général des Nations Unies.
Sous Trump, Washington est passé du traitement de ses engagements multilatéraux comme de simples indications au lancement de ce que la doctrine américaine qualifie de “guerre de choix”. Lorsque le principal architecte de l’ordre d’après-1945 bafoue le droit, les autres apprennent vite. Dans un tel monde, le Secrétaire général des Nations Unies, seule voix individuelle à mandat universel, est devenu indispensable pour exiger que le recours à la force repose sur un fondement juridique.
Le droit international remplit toujours sa fonction première : permettre aux États de coexister, de coopérer et de régler leurs différends en l’absence d’autorité supérieure. Il perd toutefois son emprise sur ceux qu’il était censé lier. Les membres permanents du Conseil de sécurité (P5) utilisent le veto pour se soustraire, eux et leurs alliés, à toute obligation de rendre des comptes ; Washington s’est en outre retiré d’organisations et d’accords internationaux majeurs. Mais réduire le droit international à sa seule dimension coercitive, c’est occulter ses autres ressorts. Guterres a averti que certains estiment que “la force du droit devrait être remplacée par le droit de la force”. Or, même l’hypocrisie soutient le droit : l’acte de justification reconnaît une norme à l’aune de laquelle le pouvoir peut être tenu pour responsable. Le danger réside dans le renoncement à toute justification.
Les frappes contre l’Iran cristallisent ce danger. Washington a invoqué un éventail mouvant de justifications si variées et contradictoires que de nombreuses autorités juridiques indépendantes les ont jugées insuffisantes au regard de la Charte. Les arguments de légitime défense avancés par Israël sont eux aussi contestés ; leur invocation montre cependant que le droit structure encore le débat. Lorsque Guterres a affirmé, à propos de Gaza, que “même la guerre a des règles”, il défendait cette fonction de la Charte. C’est cette contrainte que menace un président américain qui prétend “ne pas avoir besoin du droit international”.
Gaza illustre les conséquences du renoncement. La résolution 2803 du Conseil de sécurité a institué un “Board of Peace” formellement autorisé par l’ONU mais conçu pour opérer en dehors de ses mécanismes de contrôle. Il est chargé d’opérer à Gaza jusqu’à fin 2027 selon une charte distincte désignant Trump comme président inaugural, doté d’un droit de veto et du contrôle sur la succession. Cette charte ne fait aucune référence au droit international humanitaire ni à l’autodétermination palestinienne. La France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et d’autres ont refusé d’y adhérer, soucieux de ne pas légitimer une structure échappant à tout contrôle onusien. Leur refus était fondé en principe, mais demeurait réactif : un rejet dépourvu d’exigence alternative.
Le Board montre comment une autorisation onusienne peut concentrer le pouvoir tout en vidant de substance les contraintes de la Charte. Dès lors que de telles structures peuvent être créées sous le nom des Nations Unies, le rôle du Secrétaire général n’en est que plus indispensable. Les États-Unis mènent désormais une guerre contre l’Iran, tandis que le Conseil de sécurité, bloqué par un possible veto américain, ne peut agir.
Dans un monde où des États puissants traitent l’argumentation juridique comme facultative, le Secrétaire général, en tant que gardien de la Charte, doit exiger qu’ils s’y soumettent. Le mandat de Guterres s’achève fin 2026 ; le processus de succession, lancé en novembre 2025, est décisif. Or, la lettre conjointe ouvrant ce processus appelle à des “qualités de dirigeant” et une “expérience des relations internationales”, sans mentionner l’indépendance face aux P5 ni l’engagement en faveur du droit international.
Quatre candidats ont été désignés à ce stade : Michelle Bachelet, Rafael Grossi, Rebeca Grynspan et Macky Sall, trois Latino-Américains et un Africain. Aucun favori ne s’est imposé. Les candidatures devaient être présentées avant le 1er avril, la sélection par le Conseil de sécurité est attendue d’ici fin juillet, la nomination formelle fin 2026.
L’UE se présente comme garante de la Charte, mais la sélection du prochain Secrétaire général est absente des conclusions du Conseil européen comme des priorités de l’UE aux Nations Unies. Sa réaction aux frappes contre l’Iran révèle le même défaut. L’UE a condamné les représailles iraniennes comme des violations “inexcusables” de la souveraineté, sans qualifier de violations du droit international les frappes américano-israéliennes, alors que le Secrétaire général, des juristes et des États comme l’Espagne et l’Afrique du Sud l’avaient fait. Au 9 mars, 15 pays soutenaient explicitement la campagne militaire, soit 8 % de la population mondiale. L’Europe constituait le plus important bloc régional de soutien ; aucun gouvernement du Moyen-Orient ne l’appuyait. La condamnation sélective n’est pas une posture juridique que l’Europe puisse tenir durablement. Elle affaiblit aussi la voix de l’Europe lorsqu’il s’agit de défendre, dans le choix du prochain Secrétaire général, les qualités mêmes qu’elle prétend incarner.
Beaucoup justifient cette retenue au nom du réalisme : le Conseil de sécurité choisit le Secrétaire général, l’UE n’a pas de rôle formel. C’est toutefois confondre compétence institutionnelle et responsabilité politique. Un Secrétaire général choisi pour ne froisser aucune grande puissance n’exigera pas de fondement juridique au recours à la force. Il ne peut imposer le respect du droit, mais il peut empêcher la normalisation du silence, celle qui permet au renoncement de s’imposer comme norme. Un échange entre dirigeants européens sur les qualités requises, en particulier l’indépendance et l’engagement en faveur du droit international, ne remettrait pas en cause le processus formel ; il clarifierait les attentes de l’Europe et signalerait la portée constitutive de cette sélection. Les États membres de l’UE devraient mettre à profit les dialogues interactifs avec les candidats, prévus pour la semaine du 20 avril, pour poser des questions exigeantes sur ces critères, et veiller à ce que les votes européens au Conseil de sécurité les reflètent.
Le Secrétaire général est la dernière voix individuelle, dotée d’un mandat universel, pour exiger que le pouvoir se soumette au droit. Si cette voix venait à se taire, ce n’est pas le droit qui aurait manqué au monde, mais les États qui auraient manqué au droit.
Telos publie aussi la version anglaise de ce texte.
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