Home Culture Report on Arsène Lupine (and me)

Report on Arsène Lupine (and me)

6
0
C’est un livre publié par les éditions Equateurs, et qui émane directement de chez nos voisins de , qui proposent depuis quelques années à des auteurs de passer une saison avec une de leurs marottes. En l'occurrence on ne sait exactement qui est l'auteur et qui est la marotte de cette nouvelle livraison signée , tant le personnage, son inventeur, et l'écrivain paraissent exister sur un même plan, dans un exercice d'admiration formidablement brouillé.Le moins qu'on puisse dire est que Grégoire Bouillier et Arsène Lupin se sont trouvés. Or, il n'est pas facile de trouver Arsène Lupin, comme chacun le sait. Je partage sa passion pour le gentleman cambrioleur, qui a largement peuplé mon adolescence, passion littéraire et assez érotique je dois dire, qui a bien noué ensemble les livres et le désir. Il me semble que c'est un peu pareil pour Bouillier, qui raconte comment Lupin a constitué, dans son enfance douloureuse, le meilleur ami imaginaire qui soit : malléable, brillant – Lupin c'est le fantasme pur qui prend forme sous les mots.

Un printemps avec Arsène Lupin est une enquête constituée de courts chapitres, qui entremêlent plusieurs fils : d'abord la vie de , écrivain normand qui voulait être . Mais en 1905, son ami Pierre Laffitte, directeur de journal, lui demande un petit texte policier, qu'il prend comme ça, un peu par-dessus la jambe, et se trouve dès lors l'obligé d'un personnage dont le succès le dépasse d'emblée. Contraint donc d'écrire année après année cette littérature qu'il juge secondaire, et qu'il nourrit de tout ce qui se passe autour de lui : des procès de grands voleurs, la vogue anarchiste, la mode de la bicyclette, la première guerre mondiale, la naissance de la chirurgie esthétique, la popularisation de la psychanalyse. Leblanc, que Bouillier décrit comme la première victime de Lupin, qui meurt en 1941 après des années de folie paranoïaque, sorte de Dr Frankenstein traqué par sa créature.

C'est la créature surtout qui intéresse Grégoire Bouillier. Le livre dessine le parcours roman après roman (19), nouvelle après nouvelle (39), du personnage Arsène Lupin, dont la première aventure – 4 500 mots intitulés “L'Arrestation d'Arsène Lupin†– a paru dans le journal Je sais tout, ce qui ne manque pas d'ironie et de piquant lorsqu'on sait que cette histoire raconte précisément le premier larcin à bord d'un paquebot de croisière d'un gentleman cambrioleur dont tout le monde ignore l'identité et qui se révèle – attention spoiler – être en fait le narrateur même de cette histoire. Entourloupe primitive, et ô combien littéraire. Ils ne savent rien, mais “je sais toutâ€, et “je” c'est Arsène Lupin. Ainsi peut-on découvrir ou redécouvrir toutes les aventures de l'élégant voleur, ses plus beaux méfaits, et ses incroyables cachettes, ses amours toujours malheureuses et ses motivations secrètes peut-être.Grégoire Bouillier tente jusqu'à une psychanalyse pas si sauvage d'Arsène Lupin, obsédé par une scène primitive sexuelle qui serait sublimée roman après roman dans des séquences où le personnage assiste en voyeur aux violences exercées par un homme sur une femme, et réciproquement. J'aime beaucoup que l'enquête sur un personnage en arrive jusqu'à cette option psychanalytique, étant moi-même largement obsédée par certains personnages de fiction bien plus que par certains livres ou certains auteurs.Et c'est sans doute le plus intéressant de ce livre, ce qui fait qu'il est, davantage qu'un document sur Arsène Lupin, un nouveau livre de Grégoire Bouillier, écrivain dont chaque opus – qu'il parle de son enfance, d'un amour déçu, ou d'un fait divers – est une enquête à la fois dévorante et foisonnante. Arsène Lupin y tient cette fois le rôle d'aimant, force centrifuge qui attire des tas de petits et de grands faits, et agrège ainsi à la fois la biographie d'un auteur, celle d'un personnage, et celle de l'écrivain narrateur ; tout semble ainsi en rapport, tout semble toujours pertinent dans cette économie. Et ça, ça donne de l'énergie.