«Tous les signaux sont au rouge.» Alors que la Coupe du Monde 2026 démarre ce jeudi 11 juin, coorganisé par le Mexique, le Canada et les Etats-Unis, l'organisation Human Rights Watch (HRW) met en garde sur les différentes atteintes aux droits humains pendant la compétition.
Minky Worden, directrice des initiatives mondiales à HRW, s'inquiète en particulier de l'influence de l'administration de Donald Trump, dont le pays accueillera trois quarts des matchs. Et redoute que ce Mondial, qui aurait pu être celui du respect des droits humains, soit aussi néfaste voire pire que les précédents.
Ce Mondial devait marquer l'avènement d'une ère éthique pour la Fifa après les désastres de la Russie et du Qatar. Qu'en est-il ?
Il faut mesurer l'ampleur du renoncement. En 2015-2016, Human Rights Watch a profité du moment «thermonucléaire» de la Fifa, où la moitié du comité exécutif a été arrêtée en Suisse pour corruption, pour forcer l'organisation à adopter des standards de protection des droits humains. Ils ont embauché un directeur dédié, créé un conseil consultatif… Mais sous Gianni Infantino, ces avancées ont été enterrées. On l'a vu avec Poutine en Russie ou au Qatar, où la Fifa a renoncé à compenser les familles des milliers de travailleurs migrants décédés. Et on le voit aujourd'hui, aux Etats-Unis, où la complaisance envers Donald Trump a accouché d'une Coupe qui n'est plus faite pour tout le monde.
A qui profite alors cette compétition ?
A la Fifa, qui vient rafler l'argent des fans et des communautés d'accueil, mais certainement pas aux supporters. Beaucoup de fans européens vont rester chez eux. Ce n'est pas un boycott officiel, mais ils ne se sentent pas en sécurité. Ils ont vu l'ICE (services de l'immigration) tuer des citoyens américains dans le Minnesota et refusent de financer un gouvernement qui sépare les familles et enferme des enfants. A l'origine, cette candidature devait unifier les Amériques et célébrer l'immigration. C'est un immense gâchis : la Coupe du monde tire sa beauté historique de sa diversité, de ses joueurs et de ses travailleurs de l'ombre. Trump et Infantino ont méthodiquement brisé cela.
Quelle est la principale source d'inquiétude en matière de droits humains ?
Dans tout grand événement, on identifie les risques pour les éliminer : le stress thermique pour les personnes handicapées, par exemple. On s'assure que les fans LGBT ne seront pas plaqués au sol s'ils portent un tee-shirt arc-en-ciel, alors que les casquettes Maga [Make America Great Again, ndlr] seront les bienvenues dans les stades.
Mais, aujourd'hui, il y a un risque impondérable : personne n'a la moindre idée de ce qui va se passer à cause de ICE [la police migratoire]. Leur directeur prétend qu'ils seront là pour surveiller la contrefaçon de billets, mais personne ne le croit. On n'associe pas l'ICE à la fête, on l'associe aux cris des enfants arrachés à leurs parents.
Introduire cette force armée dans l'enceinte des stades crée un climat d'angoisse absolue pour la communauté latino et les étrangers. C'est une aubaine de sportswashing pour Trump et une source de peur pour tous ceux qui travaillent ou aiment ce sport.
Vous avez documenté des cas concrets de cette dérive sécuritaire…
Absolument. Prenez ce père de famille arrêté par l'ICE lors de la finale de la Coupe du monde des clubs au MetLife Stadium, là où se jouera la finale. Il utilisait un drone de loisir pour prendre une photo de famille. Il a été séparé de ses enfants de 10 et 14 ans, remis à ICE et expulsé. Cela prouve qu'on ne peut pas croire les promesses de la Fifa.
Vous alertez aussi sur les risques liés au passage des frontières américaines…
En 2018, la stratégie initiale des droits humains de cette candidature commune reposait sur une libre circulation entre les trois pays d'accueil. Cela semblait magnifique pour unifier les Amériques. Mais sous l'ère Trump, traverser une frontière est devenu terrifiant. Pour un journaliste, c'est le risque de voir son téléphone saisi et ses données interceptées. Pour une personne non-binaire, c'est l'impossibilité de voyager car on impose un sexe biologique binaire. Même une retraitée britannique avec un visa valide a fini en détention par ICE alors qu'elle quittait le pays. Pour les joueurs qui ont des opinions politiques affichées, franchir la frontière devient un risque. On assiste à une instrumentalisation du sport pour faire reculer les droits humains.
Quel est votre constat final à quelques jours du coup d'envoi ?
Tous les risques que nous avions identifiés dès 2018 – pour les immigrés, les personnes LGBT, les travailleurs, les joueurs – sont aujourd'hui à leur paroxysme. Entre un pouvoir américain qui utilise cet événement mondial comme un pur outil de propagande nationaliste et une Fifa qui capitule lâchement devant ses propres statuts éthiques, les risques pour les personnes vulnérables sont au maximum. Ce Mondial sera une immense opération de blanchiment politique pour Donald Trump, et une source constante d'angoisse pour tous ceux qui aiment sincèrement ce sport.
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