Omer Bartov, historien israélo-américain, professeur à l’université de Brown aux États-Unis, spécialiste de la Shoah, auteur de Israël, une course vers l’abîme (Seuil), est l’invité de RFI ce 28 mai 2026. Il pointe l’échec de la guerre israélo-américaine en Iran. Dans son livre, il s’interroge sur l’effondrement moral de l’État d’Israël et affirme qu’un génocide a été perpétré à Gaza.
RFI : Avant d’en venir à votre livre, j’aimerais que l’on dise quelques mots de l’actualité immédiate. C’est un exercice délicat pour un historien, mais tout de même, les États-Unis semblent impatients d’en finir avec le conflit en Iran et de conclure un accord. Est-ce que vous y voyez un coup dur pour Israël ?
Omer Bartov : Je pense que c’est une situation difficile, à la fois pour les États-Unis et pour Israël. Je dirais qu’il est assez clair que Netanyahu a entraîné les États-Unis dans ce conflit et ça n’a pas été pensé clairement d’entrée. Et le résultat, c’est que les États-Unis essaient probablement de sortir de ce conflit dès que faire se peut, mais les résultats seront très décevants pour la plupart des Américains. Et pour Israël, ça dépend de la façon dont on le regarde. Parce que Netanyahu, aussi longtemps qu’il y a un conflit, il peut rester dans sa situation, dans sa position. Il s’est rendu compte que le conflit, que ce soit en Iran ou au Liban ou à Gaza, s’il y a un accord, si ça aboutit, il devra payer le prix de sa responsabilité en remontant jusqu’au 7 octobre 2023.
Est-ce que, en l’état, vous pensez que les Israéliens sont plus en sécurité aujourd’hui qu’avant le déclenchement de cette guerre ?
Israël aujourd’hui est un pays qui est déchiré de l’intérieur. Qui a payé un prix élevé en vies, en capitaux et dans le sentiment d’insécurité. Et bien sûr, il est aussi près que l’on puisse l’être aujourd’hui d’un État paria. La crédibilité d’Israël, la popularité d’Israël, les soutiens pour Israël ont décliné de façon énorme et pour de bonnes raisons. Parce que des dizaines de milliers de Palestiniens ont été tués à Gaza, Israël conduit un nettoyage ethnique rampant en Cisjordanie, Israël a déplacé plus d’un million de personnes au Sud-Liban et a détruit des dizaines de villages au Liban. Et pourtant, les citoyens israéliens se sentent encore plus en insécurité que précédemment.
Donc c’est un échec de Netanyahu cette guerre en Iran et tout ce qui a précédé depuis maintenant bientôt trois ans ?
On pourrait penser que c’est une grande débâcle pour Netanyahu. Et pourtant, dans les élections à venir, nous ne sommes absolument pas sûrs s’il sera remplacé ou non ?
Vous êtes à Paris pour la sortie de votre dernier livre, Israël, une course vers l’abîme. Vous qui êtes né et avez grandi en Israël, dans un kibboutz, vous qui êtes historien, professeur aux États-Unis, vous pensez qu’Israël est en train aujourd’hui de s’enfoncer, de s’effondrer moralement ?
Oui, c’est exactement le sujet du livre. La question que je pose dans ce livre c’est : comment arrivons-nous à ce point ? Et j’essaie de poser la question : comment est-il possible que le sionisme, qui était un mouvement de libération et d’émancipation des minorités juives en Europe de l’Est, soit devenu une idéologie d’expansionnisme, de militarisme, de violence et de nettoyage ethnique de plus en plus et, depuis le 7 octobre 2023, de génocide ? Donc cela, pour moi, c’est la question principale. Et le résultat, ce ne sont pas seulement les souffrances immenses pour les Palestiniens, mais aussi l’érosion de l’État de droit, la démocratie de valeur illibérale – et c’est souvent le cas de pays qui sont impliqués dans des violences extrêmes.
Vous venez d’employer ce terme de génocide. Vous êtes l’un des plus grands spécialistes de la Shoah et vous employez le terme de génocide depuis deux ans maintenant. Qu’est-ce qui vous permet de qualifier ce qui se passe à Gaza de génocide ? On sait qu’il y a une très grande controverse autour de l’emploi du terme.
Je définis le génocide selon la Convention des Nations unies de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide. Cette définition dit que le génocide, ce sont des actes perpétrés avec l’intention de détruire un groupe particulier, entièrement ou en partie en tant que tel. C’est la définition. Et ce que j’ai vu entre octobre 2023 et mai-juin 2024 est devenu graduellement une réalisation des déclarations qui ont été faites par des dirigeants politiques et militaires immédiatement après le 7 octobre, qui parlaient de : « Ils n’auront ni eau, ni nourriture, ni énergie. Ce sont des animaux humains et ils seront traités en tant que tels. » Et ça a été transformé en politique. C’était un modèle d’opération qui montrait l’intention de faire de Gaza un territoire totalement inhabitable pour sa population.
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« Je suis spécialiste du génocide, je le reconnais quand je le vois. » C’était le titre de votre tribune dans le New York Times en juillet 2025. Vous expliquez, vous réexpliquez dans le livre, que pour vous, arriver à cette conclusion a été difficile, pénible, que ça a été un débat avec vous-même en quelque sorte. Pourquoi est-ce que c’était si difficile de mettre le mot de génocide sur les actes commis par Israël ?
Tout d’abord, je suis citoyen israélien, je suis né en Israël, j’ai été éduqué dans une maison sioniste. J’ai servi l’armée pendant quatre ans. J’ai versé du sang pour le pays. Et j’ai des sentiments très forts à ce sujet. J’ai de la famille là -bas, j’ai des petits-enfants, des amis. Et pour moi, d’arriver à la conclusion que ce pays-là s’est détérioré moralement, éthiquement, jusqu’au point de ce qui s’est passé après le 7 octobre, ce n’était pas une conclusion facile à atteindre. Mais pour ces mêmes raisons-là , j’ai pensé qu’il était nécessaire d’y réfléchir profondément. Aussi loin que possible, je l’ai fait de façon totalement dépassionnée, autant que possible, non pas sans empathie, mais aussi analytiquement et aussi clairement que je le pouvais. En partie parce qu’il y a tellement de confusion, tellement d’obscurcissement dans la sphère publique, que j’ai senti qu’il était important de fournir une analyse claire – aussi claire que je pouvais la faire pour que le public comprenne ce qui se passe. Sans intimidation. Sans craindre des allégations d’antisémitisme. De parler clairement de ce qui se passait. Et aussi douloureux que cela ait été, je me suis dit que c’était une obligation pour moi de le faire.
Une obligation morale pour l’historien que vous êtes ?
Oui, c’est une obligation morale. Je pense que c’est une obligation professionnelle. J’ai été déçu par l’étendue de la situation où les institutions qui étaient destinées à commémorer et à enseigner ce qui s’est passé pendant la Shoah avaient manqué de courage, parce que la leçon que nous devions tirer de la Shoah était une leçon universelle, que de tels crimes ne pourraient plus être commis à nouveau, même s’ils sont commis par l’État juif. Et le silence, l’intimidation, m’ont vraiment ému, troublé. Le silence, l’impunité dont Israël a pu jouir pendant deux ans et demi de génocide, vraiment, m’ont énormément troublé et j’ai tenté de faire en sorte que d’autres puissent aussi exprimer leur opinion.
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D’ailleurs, vous pointez la responsabilité du gouvernement Netanyahu, bien sûr, mais aussi celle des États-Unis. Je vais rappeler que c’est le pays où vous enseignez depuis 1989. Si l’administration Biden avait tapé du poing sur la table, écrivez-vous dès novembre ou décembre 2023, on aurait pu éviter le génocide, mais au lieu de ça, les États-Unis ont fourni des armes et des munitions.
Déjà , au début de novembre 2023, j’ai publié une première tribune dans le New York Times et j’ai dit : « Dans les quatre premières semaines, plus de 10 000 Palestiniens avaient été tués, la plupart des civils. » Il y avait de bonnes indications qu’il y avait des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. J’ai averti que cela pourrait devenir un génocide et j’ai dit : « Il vaut mieux avertir contre le génocide avant qu’il ne se produise, plutôt que de se lamenter après. » Et j’espérais que l’administration Biden ferait attention à cela, parce que nous savons que les États-Unis auraient pu arrêter cela. Si Biden avait dit à Netanyahu : Tu as deux semaines pour terminer tout ça et après, si tu ne le fais pas, tu es tout seul, Netanyahu aurait arrêté, mais ça n’a pas été dit. Et en mai juin 2024, il était clair que le génocide se produisait.
Ça veut dire que dans votre esprit, dans votre analyse d’historien, Biden est peut-être aussi responsable ou encore plus responsable que Trump ?
Biden est responsable de ce qu’il n’a pas fait, de continuer de fournir à Israël des armements et de la fourniture à Israël d’un dôme de fer diplomatique au Conseil de sécurité des Nations unies. Donald Trump, je peux le dire en traînant les pieds, il a arrêté deux fois les tueries. Si bien que maintenant, il y a des centaines de personnes qui ont été tuées depuis le cessez-le-feu. Le taux de morts a été grandement réduit, non pas à cause de Netanyahu, mais en raison de pressions exercées par Trump.
Toutefois, vers quoi cela va ? C’est très difficile à dire et je suis très inquiet qu’à l’avenir, le Plan Trump pourrait aboutir au génocide le plus réussi de l’histoire. Tout le monde en profiterait : Israël, les États-Unis, les États arabes, vraiment les grands champions de l’immobilier. Et seulement les Palestiniens, qui sont victimisés et tués en grand nombre, continueraient à en être les victimes.
Ça nous amène à la conclusion de votre livre, Omer Bartov, seule la pression internationale est capable de sauver Israël des forces néfastes qui l’envahissent et le transforment en « une société autoritaire, messianique, irrationnelle, répressive ». Ce sont vos mots. « Il est temps que le monde agisse », ce sont les derniers mots que vous employez dans le livre. Est ce que vous sentez le monde prêt à réagir?
Je pense qu’il y a un changement, l’opinion publique en Europe et aux États-Unis a changé. Beaucoup de sondages d’opinion le montrent. Mais ça ne s’est pas encore vu en politique. Ça ne s’est pas reflété dans la politique, parmi les élites politiques, dans les médias mainstream aux États-Unis. Mais je crois qu’à l’avenir, je pense que le prochain président américain, qu’il soit démocrate ou républicain, aura une relation très différente avec Israël. On voit cela se produire avec Trump. Trump a déjà des relations différentes avec Netanyahu de celles d’il y a un an. Si Israël, je dirais, si le centre du pouvoir d’Israël bouge de Washington D.C., où il est en ce moment, à nouveau à Jérusalem, alors ça forcera Israël vers la politique plutôt que seulement vers la guerre.
Omer Bartov, qu’est-ce qui vous permettrait de dire avec ce livre : « J’ai fait une Å“uvre utile » ?
J’espère que ce livre aidera les gens à comprendre ce qui se produit dans le processus au long cours du sionisme, de la création de l’État jusqu’à aujourd’hui, et je crois, en tant qu’historien, que si on comprend mieux le passé, vous pouvez réfléchir de façon plus constructive à l’avenir. Et donc j’espère que ce livre fournira de la clarté et une mesure d’espoir et quelques indications de ce que nous, en tant que public, pouvons faire pour nous assurer qu’Israël ne tombe pas dans l’abîme vers laquelle ce pays se dirige actuellement.
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