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Cannes without/one hundred family(s)

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Quelqu'un me faisait la réflexion, dans une des 458 files d'attente quotidiennes cannoises, qu'on ne voyait pas d'enfants dans l'espace public. C'est vrai, le centre-ville de Cannes, envahi par les professionnels du cinéma et les curieux, est un lieu sans enfant, où seuls des adultes mangent des glaces. En revanche à l'écran j'en ai vu plein, et comme l'an dernier où c'était vraiment frappant, cette saison encore les enfants semblent être là pour, les premiers, encaisser et nous renvoyer la violence du monde. Plusieurs parents doivent ici supporter la mort de leur progéniture, dans le très intelligent film d' qui sort partout aujourd'hui, Autofiction ; dans celui, étrange, fragile mais très beau de la Chilienne Dominga Sotomayor, La Perra, dans lequel une femme qui vit au bord de l'océan affronte un traumatisme douloureux ; dans celui d’, dans lequel un couple accueille pour remplacer leur fils décédé un robot humanoïde. Sans oublier le film de Marie Kreutzer sur une famille secouée par la découverte que le père possède des fichiers pédopornographiques. À Cannes, donc on se pose la question : qui s'occupe des enfants, qui fait attention à eux ? Ne seraient-ils pas dangereusement mis de côté, maltraités même ?Hier j'ai vu deux films en compétition pour la Palme d'or dans lesquels la famille sert de caisse de résonance à de grands conflits contemporains, deux films en forme de fables morales et politiques, deux films aussi – et ça va souvent ensemble – de gros malins, j'ai nommé , qui a déjà remporté la palme pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours en 2007, et un nouveau venu ici, .

C'est un cinéaste russe, en exil depuis l'invasion de l'Ukraine, et qui a donc tourné en Lettonie. Dans Minotaure, il raconte l'histoire d'un entrepreneur et père de famille qui doit affronter en parallèle deux cas de conscience : on lui demande de dresser une liste de quatorze de ses employés mobilisables pour partir sur le front ukrainien, et il soupçonne que sa femme a un amant. Minotaure ainsi articule un film engagé sur la société russe embarquée dans une guerre dont les plus fragiles font les frais ; et un remake de La Femme infidèle, un film de Chabrol sur un adultère.Dans Fjord, le réalisateur roumain Cristian Mungiu raconte, lui, l'histoire d'une famille nombreuse, qui arrive de Roumanie pour s'installer dans une toute petite île norvégienne où tout le monde se connaît. Les Gheorgiu sont très croyants, et élèvent leurs cinq enfants dans une foi chrétienne qui interpelle vite les autres habitants. Un jour, l'aînée arrive en cours de sport avec des bleus, la professeure le signale à l'Aide à l'enfance, et c'est le début d'une procédure implacable dans un pays où donner une fessée à son enfant est passible de prison. Mungiu signe un film très intelligent, assez pervers, qui renvoie dos à dos deux grands systèmes idéologiques en plein affrontement aujourd'hui : traditionaliste d'une part, progressiste de l'autre. Deux pensées montrées comme des dogmes, dans une fable cruelle mais non dénuée de grotesque.Dans les deux films, des maisons bourgeoises, en bois, avec de grandes baies vitrées qui donnent sur la mer ou sur un lac attenant. S'y loge insidieusement le soupçon de la violence et de la trahison. Et s'y infiltrent les signaux d'abord faibles de la catastrophe qui vient : en Norvège un collègue qui empêche le père de famille de jouer un air religieux sur le piano de l'école ; en Russie un grand panneau publicitaire qui affiche le slogan : “on a besoin de ta coopération†par-dessus le visage d'un jeune soldat souriant. Dès lors dans ce régime-là, toute la question est de voir comment les films progressent, comment le nœud entre le drame familial et le conflit politique se serre vraiment. À ce jeu, je crois que Zviaguintsev passe trop en force, quand Mungiu, lui, malgré toutes les filouteries idéologiques qui sous-tendent son histoire, s'en sort mieux, et chose assez passionnante et rassurante, il s'en sort justement grâce aux enfants de son film.