Pendant le plus grand festival du cinéma au monde, le cinéma continue. La preuve ce mercredi 13 mai qui voit sortir en salle deux fantastiques films d'animation japonais à la singularité esthétique réjouissante : “Junk world†et “ChaOâ€.
Qu'il est loin le temps où le cinéma d'animation japonais était traité avec le plus grand des mépris (sans rien dire du racisme) pour être assimilé à ses plus médiocres séries animées produites à la chaîne et à bas coût au bénéfice de programmes télévisés qui parfois les arrangeaient, en plus, à leur sauce ! Aujourd'hui, la “Japanimation†est regardée pour ce qu'elle est depuis Le serpent blanc de Taiji Yabushita, en 1958, sinon Horus, prince du soleil d'Isao Takahata, dix ans plus tard : une terre majeure pour l'animation qui ne laisse pas d'éblouir pour la magnificence, l'inventivité et la radicalité, toutes trois souvent folles, de ses créations. Deux films en témoignent encore magistralement, et très différemment, en salle à partir de ce mercredi : Junk world de Takahide Hori et ChaO de Takahide Hori.
Junk world : la dinguerie animée image par image
Takahide Hori nous avait estomaqués, il y a cinq ans, tant pour la folie de son premier long métrage Junk head qu'en raison de la dinguerie pire encore de sa fabrication. Comme un défi lancé à sa quarantaine, cet ancien étudiant en art, gagnant alors sa vie comme décorateur d'intérieur, s'était mis en tête de bricoler tout seul dans son coin, et sans aucune expérience en la matière, un film de science-fiction en stop-motion (animation image par image à raison, ici, de 24 par seconde !).
Fini en 2017, Junk head avait fait le tour des festivals et partout subjugué le public, avant de sortir en 2020 au Japon où il fait depuis l'objet d'un culte malade.
Junk world qui sort aujourd'hui, n'est pas du tout une suite, ni vraiment une préquelle, mais se déroule dans le même univers cyberpunk, peuplé d'humains génétiquement (très, très) modifiés, de clones décoloniaux et de robots plus ou moins séditieux. Une troupe partie en exploration dans un monde souterrain tombe dans une embuscade qui vire au carnage et bientôt se trouve piégée dans une boucle quantique temporelle (ou un bidule impossible dans ce goût-là ) qui lui fait revivre les mêmes événements encore et encore… Enfin, pas tout à fait les mêmes événements.
Plus que l'histoire (plus riche en action et en personnages que celle de Junk head qui se cantonnait à un récit ligne claire d'exploration cauchemardesque, mais pas beaucoup plus limpide), c'est le délire global qui sidère et régale à la fois. Junk world régurgite, non sans humour, toute une culture de l'imagerie horrifique, organique, démente qui va de Bosch à Nihei en passant par Burroughs, Jodorowsky, Otomo, Tsukamoto, Quay, Giger, Tippett et Cronenberg. Ça fait beaucoup ? Vous n'avez rien vu !
ChaO : une explosion de couleurs et d'idées folles
Reconnu comme la maison la plus radicale de l'animation japonaise, le Studio 4°C s'est fait une spécialité de l'originalité graphique et narrative. On lui doit, entre autres, Mind game, Amer béton, Les enfants de la mer et La chance sourit à madame Nikuko.
Prix du jury au Festival d'Annecy 2025, ChaO est le premier long métrage réalisé par l'animateur chevronné Yasuhiro Aoki qui, à la suggestion de la cofondatrice du Studio 4°C, a (très, très) librement adapté de La petite sirène d'Andersen. Sur le papier, ce n'est pas follement original, d'autant moins qu'on a déjà eu droit à deux géniales variations nippones sur ce thème avec Ponyo sur la falaise de Miyazaki et Lou et l'île aux sirènes de Yuasa. Mais sur le papier seulement.
Or donc, dans un monde légèrement futuriste où humains et sirènes cohabitent avec plus ou moins de bonheur, un employé de bureau ordinaire fait la rencontre de ChaO, une princesse sirène très loin des canons de la mignonnerie disneyenne. Sans qu'il ait bien compris ce qui lui arrive, le gentil garçon se retrouve vite marié au fantasque poisson…
D'une affolante liberté graphique, ChaO varie les styles et les échelles d'un personnage à l'autre, sature les couleurs de nuances chatoyantes et les décors de détails amusants, enchaîne les gags absurdes, les scènes burlesques et les poursuites endiablées. Une explosion d'idées visuelles farfelue qui pourrait filer le mal de mer. Mais précisément au moment où l'on manque tourner de l'œil (ne serait-ce que pour le reposer un peu), le film vire de bord et nous repêche à l'émotion. Sous la folie furieuse, un cœur pur, on fond !




