Home World The Venice Biennale or the impossible neutrality of art in the face...

The Venice Biennale or the impossible neutrality of art in the face of the chaos of the world

8
0
Si vous cherchez un bon baromètre des tensions du monde, ne regardez pas du côté des Nations Unies, mais plutôt de la Biennale d'art contemporain de Venise, qui a débuté cette semaine. La Biennale de Venise, ce sont un peu les Jeux olympiques de l'art contemporain, où les artistes représentent des États, et dont le grand prix, le Lion d'or, a valeur de médaille aux JO.Cette année, la biennale est en ébullition, au bord de l'apoplexie, impactée par les conflits majeurs de notre temps : l'invasion russe de l'Ukraine, Gaza, ou encore Donald Trump. Mercredi, telle une contre-programmation artistique, une alliance entre Femen, le groupe de féministes à la poitrine dénudée, et Pussy Riots, les Rockers russes masquées, a manifesté bruyamment devant le pavillon russe. Peu après, une procession à la mémoire d'artistes de Gaza tués dans la guerre israélienne, s'est déroulée dans les allées de la biennale en imitant le son obsédant des drones.Mais la crise va au-delà de la performance artistique. Le jury qui attribue les prix a démissionné en bloc la semaine dernière ; la Commission européenne va supprimer sa subvention à la manifestation culturelle, et le gouvernement italien lui-même est en désaccord avec les organisateurs de la biennale.La cause de ce tumulte, c'est la décision du président de la biennale, Pietrangelo Buttafuoco, contre l'avis du gouvernement italien, d'inviter la Russie et Israël, deux pays dont les dirigeants sont sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale. La Russie avait été exclue en 2024, après l'invasion russe de l'Ukraine : il s'agissait donc d'un retour alors même que la guerre se poursuit.Ces remous, d'une intensité rarement atteinte, relancent l'éternel débat des relations entre art et politique. Mais à Venise, le débat est vite tranché, car contrairement aux foires d'art classiques, la biennale plus que centenaire présente des pavillons nationaux, donc des artistes choisis par des gouvernements.Les artistes du monde entier débattent depuis des mois de cette situation, et le sentiment dominant est que la neutralité est impossible face aux guerres et aux crimes commis par des États représentés à Venise.La Biennale de Venise a toujours été une chambre d'écho des contradictions du monde. Pendant les guerres mondiales, elle n'a pas eu lieu, et elle a connu de nombreuses tempêtes, lors de la guerre du Vietnam par exemple.Le retentissement est d'autant plus grand que la participation à la biennale relève du soft power, d'une diplomatie d'influence des États pour changer leur image. Pour de nombreux artistes, se taire équivaut à devenir complice d'un « blanchiment » de crimes commis pendant que l'art s'expose à Venise. C'est d'autant plus frappant dans le cas de la Russie que la Commissaire du pavillon russe est la fille d'un oligarque de l'industrie d'armement sous sanctions européennes.La direction de la biennale paye chèrement son choix hasardeux d'ignorer un contexte mondial exacerbé et de passer en force : la manifestation sera durablement fragilisée. Pour autant, la réponse des artistes aux tumultes du monde n'est pas simple : quels doivent être les critères de leur indignation pour qu'elle ne soit pas sélective ? Et que peut leur pouvoir symbolique quand les guerres font rage ? Venise est cette année le carrefour de tous les questionnements d'un monde fracturé.