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Morocco, emerging regional power in full swing (1999

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  1. Introduction : une reconfiguration polycentrique et l’ascension des puissances moyennes « intelligentes »
  2. Construction doctrinale et amélioration qualitative de la politique étrangère marocaine
  3. Diplomatie économique et amélioration géoculturelle qualitative : faire de l’interdépendance un levier de pouvoir
  4. Afrique, profondeur stratégique et coopération Sud-Sud : pouvoir relationnel et légitimité continentale
  5. L’Atlantique comme horizon stratégique : initiatives, corridors et projection d’influence
  6. Intelligence de position et rationalité décisionnelle : lire la transition, structurer l’action, produire des résultats
  7. Médiation pour la paix et contribution à l’ordre international : la crédibilité par l’action
  8. Soft power, diplomatie culturelle, religieuse et sportive : la projection symbolique du pouvoir.
  9. Conclusion : une puissance régionale « intelligente » en pleine effervescence dans un monde instable

Depuis l’intronisation du roi Mohamed VI (1999), le Maroc s’est progressivement imposé comme une puissance régionale émergente en structurant son action extérieure autour d’une hiérarchisation rigoureuse des intérêts vitaux et d’une cohérence stratégique durable. À la croisée des chemins entre l’Europe, la Méditerranée, l’Atlantique et l’Afrique, le Royaume a transformé sa profondeur historique, la stabilité de son centre de légitimité politique et sa position géostratégique en leviers d’affirmation régionale. Le Sahara marocain constitue son noyau doctrinal, articulant souveraineté, stratégies actives d’association et insertion multilatérale dans une dynamique de consolidation diplomatique continue. Cette affirmation extérieure repose sur une transformation interne soutenue et à plusieurs niveaux qui traverse les sphères institutionnelle, socio-économique, industrielle, technologique et climatique.

Morocco, emerging regional power in full swing (1999
Le ministre marocain des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains expatriés, Nasser Bourita – Pavel Bednyakov via REUTERS

La modernisation progressive de l’État de droit, le déploiement d’infrastructures structurantes, l’amélioration qualitative de l’appareil productif et l’ouverture aux investissements internationaux ont renforcé la stabilité, la prévisibilité et la crédibilité, éléments qui sont devenus centraux dans le rayonnement régional du Royaume. Cette dynamique interne alimente une diplomatie diversifiée, structurée autour de la coopération Sud-Sud au sein du Sud global, de la production de biens publics régionaux et d’une stratégie proactive de partenariats.

Cet article propose ainsi une lecture théorique et empirique intégrée, mobilisant le réalisme (structurel et néoréalisme), le constructivisme, ainsi que des modèles d’analyse de la politique étrangère à variables multiples (niveaux systémique, étatique, sociétal et décisionnel). Il soutient que le Maroc s’est imposé comme une puissance régionale montante, non seulement par l’accumulation mécanique de capacités, mais aussi par une intelligence de position grâce à sa capacité à lire les inflexions du système (multipolarité compétitive, crise de sécurité, reconfiguration des chaînes de valeur, fragilisation normative), à stabiliser les coalitions et à convertir les avantages géostratégiques et identitaires en gains diplomatiques.

El Rey de Marruecos, Mohamed VI - PHOTO/ARCHIVO
Le roi du Maroc, Mohamed VI – PHOTO/ARCHIVES

Introduction : une reconfiguration polycentrique et l’ascension des puissances moyennes « intelligentes »

Le système international en ce début d’année 2026 se caractérise moins par un « nouvel ordre » stabilisé que par une configuration instable où se combinent rivalités entre puissances, fragmentation des alignements et concurrence accrue pour les couloirs, les technologies et les points d’appui géostratégiques. Cette dynamique est souvent décrite, dans le débat européen, comme l’entrée dans un monde « post-occidental » ou, à tout le moins, comme la fin de l’illusion d’une primauté normative et stratégique univoque. Cette lecture coïncide avec certaines idées qui analysent la transition en cours non pas comme un simple déclin occidental, mais comme une recomposition pluraliste de l’ordre international, marquée par l’augmentation des capacités des acteurs non occidentaux et la fragmentation des cadres normatifs dominants. Dans ce contexte, la concurrence ne se joue plus uniquement entre les pôles mondiaux (États-Unis/Chine/Russie), mais aussi dans l’espace d’action des États capables de convertir leur position et leurs réseaux en avantage comparatif. À ce stade, les puissances moyennes qui, selon la littérature sur les relations internationales, « comptent » parce qu’elles savent coaliser, arbitrer et stabiliser les accords, jouissent d’une capacité à produire une influence systémique qui dépasse les seules ressources matérielles, grâce à une forme de leadership fonctionnel, fondé sur la médiation, la crédibilité et la production de stabilité plutôt que sur la coercition.

La période 2023-2026 a accentué cette réalité. La guerre en Ukraine a consolidé la centralité des questions de sécurité et d’énergie ; la guerre à Gaza a durablement polarisé les arènes diplomatiques et ravivé les tensions entre les principes proclamés et les pratiques du pouvoir ; la concurrence technologique et commerciale sino-américaine s’est traduite par des politiques industrielles et des restrictions stratégiques de part et d’autre ; et les débats sur l’Arctique, notamment autour du Groenland, ont illustré la réémergence d’une géopolitique des territoires et des ressources dans des zones autrefois périphériques. En d’autres termes, l’environnement systémique confirme une intuition néoréaliste : dans une situation d’anarchie, la sécurité et la répartition des capacités structurent les comportements, tandis que les normes et le droit international – bien que nécessaires – sont d’autant plus efficaces qu’ils s’appuient sur des équilibres et des incitations crédibles. Cette tension entre les normes proclamées et les rapports de force effectifs est au cÅ“ur des débats contemporains sur la résilience du multilatéralisme et sur les limites fonctionnelles de l’ordre libéral international dans un contexte de rivalité stratégique accrue.

Dans ce cadre, le Maroc offre une grille d’analyse et un cas d’étude particulièrement heuristique. État ancien, à la croisée des espaces euro-atlantique, méditerranéen et africain, le Royaume a développé depuis 1999 une diplomatie à la fois cohérente (constantes stratégiques) et adaptative (diversification des partenariats, amélioration qualitative économique, instruments d’influence).

L’hypothèse directrice de cet article est que cette trajectoire s’explique par une intelligence stratégique de position grâce à la capacité de l’État à définir un objectif (sécurité, intégrité territoriale, développement, entre autres), à interpréter finement les opportunités et les contraintes systémiques, puis d’organiser l’appareil diplomatique, économique, sécuritaire et symbolique pour atteindre un résultat mesurable. Ce concept s’inscrit à la confluence de deux écoles théoriques des relations internationales :

d’une part, le réalisme (et ses variantes), qui rappelle que les États hiérarchisent leurs intérêts vitaux, recherchent des alliances et assurent leurs marges de manÅ“uvre.

D’autre part, les approches constructivistes, qui montrent comment l’identité, la légitimité, les représentations et les normes deviennent des ressources politiques et diplomatiques.

Sur cette base, la section suivante examine comment le Maroc a su construire une politique étrangère de puissance moyenne, en pleine ascension, combinant sécurité, développement, coalition-building et instruments d’influence, avec un accent particulier sur le Sahara marocain et le plan d’autonomie comme pivot doctrinal et diplomatique.

Donald Trump, presidente de los Estados Unidos, y Nasser Bourita, ministro de Asuntos Exteriores de Marruecos - PHOTO/Embajada de Marruecos
Donald Trump, président des États-Unis, et Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères du Maroc – PHOTO/Ambassade du Maroc

Construction doctrinale et amélioration qualitative de la politique étrangère marocaine

Facteurs endogènes de pouvoir : continuité millénaire de l’État et singularité historique du Maroc

L’une des caractéristiques les plus marquantes de la politique étrangère marocaine, et sans doute la plus importante, réside dans la continuité de l’État du Royaume et son ancrage historique. Le Royaume chérifien du Maroc, en tant qu’État-nation, issu de plusieurs dynasties impériales successives, constitue l’une des configurations institutionnelles les plus singulières et les plus anciennes au monde. Son centre de légitimité politique n’a jamais été interrompu, même pendant la période coloniale. Sous le régime du protectorat instauré par la France et l’Espagne en 1912, à l’exception de Tanger sous administration internationale, les structures fondamentales de l’État et la continuité de l’autorité monarchique ont été maintenues. Cette continuité, qui s’étend sur plus de dix siècles, a façonné un appareil décisionnel stable et une culture stratégique cohérente.

Contrairement à de nombreux parcours postcoloniaux caractérisés par des ruptures institutionnelles ou des refondations abruptes, le Maroc a conservé une matrice étatique cumulative, ce qui lui confère aujourd’hui un avantage comparatif en matière de prévisibilité et de cohérence stratégique. Cette stabilité n’est pas seulement un héritage symbolique. Elle constitue un atout diplomatique. Dans un environnement régional marqué par des discontinuités étatiques et des crises institutionnelles, la résilience marocaine réduit l’incertitude pour ses partenaires et renforce sa crédibilité à l’extérieur.

Cet atout constitue ainsi un facteur explicatif majeur de la capacité de résilience de l’État marocain et de la stabilité de son appareil décisionnel, constituant une source de légitimité interne et externe, qui sont les éléments centraux de sa crédibilité internationale.

Continuités stratégiques, adaptation réaliste et intelligence de position

Depuis 1999, la politique étrangère du Royaume du Maroc s’inscrit dans une trajectoire de continuité stratégique dominée, associée à une capacité d’adaptation progressive aux mutations du système international. Cette dialectique entre constance et ajustement constitue l’un des marqueurs centraux de ce que les théories réaliste et néoréaliste identifient comme une politique étrangère rationnelle dans un environnement anarchique où prime la préservation des intérêts vitaux, conjuguée à l’optimisation des marges de manÅ“uvre externes.

Le noyau dur de cette doctrine repose, entre autres, sur deux piliers indissociables, à savoir : l’intégrité territoriale et la sécurité nationale élargie. Ces principes trouvent également leur fondement explicite dans l’ordre constitutionnel marocain, dont le préambule consacre l’unité nationale et territoriale du Royaume comme cadre intangible de l’action publique interne et externe.

Karim Zidane, ministro de Inversiones, Convergencia y Evaluación de las Políticas Públicas de Marruecos - ATALAYAR/GUILLERMO LÓPEZ
Karim Zidane, ministre de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques du Maroc – ATALAYAR/GUILLERMO LÓPEZ

Ces priorités structurent l’ensemble des choix diplomatiques, sécuritaires et économiques du Royaume du Maroc et confèrent une cohérence d’ensemble à son action extérieure. Contrairement à des stratégies plus opportunistes observées dans certains contextes régionaux, le Maroc a maintenu une hiérarchisation claire de ses objectifs, conformément à l’idée morgenthauienne selon laquelle la politique étrangère ne peut être intelligible qu’à partir d’intérêts définis en termes de pouvoir et de survie de l’État.

Cependant, cette centralité de l’intérêt national ne s’est pas traduite par un repli ou une rigidité doctrinale. Au contraire, le Maroc a progressivement élargi l’éventail de ses instruments et de ses partenariats, en intégrant les dimensions économiques, climatiques, sociales et culturelles, entre autres, dans une approche que l’on peut qualifier de réalisme élargi. Cette évolution coïncide avec les analyses néoréalistes contemporaines qui soulignent que, dans un contexte de multipolarité compétitive, le pouvoir ne se réduit plus aux seules capacités militaires, mais englobe la crédibilité, la réputation de fiabilité et la capacité à produire des biens publics régionaux, entendus comme des contributions à la sécurité, à la stabilité et à la gouvernance collective dans un environnement international fragmenté.

Diversification des partenariats et autonomie stratégique relationnelle

L’une des caractéristiques marquantes de la politique étrangère marocaine depuis le début des années 2000 réside également dans la diversification systématique des alliances et des partenariats. Sans rompre avec ses ancrages euro-atlantiques historiques, le Royaume a développé une diplomatie de réseaux, fondée sur la multiplication des formats bilatéraux, régionaux et multilatéraux. Cette stratégie correspond à ce que les théories des relations internationales décrivent comme une recherche d’autonomie stratégique relationnelle visant à réduire la dépendance à un seul pôle, tout en évitant une posture d’alignement rigide¹³.

Les relations avec les États-Unis illustrent parfaitement cette logique. Partenariat stratégique ancien remontant à la création des États-Unis (le Maroc ayant été le premier État à reconnaître leur indépendance), renforcé par un accord de libre-échange entré en vigueur en 2006, ce capital relationnel s’est progressivement étendu au fil des ans aux domaines sécuritaire, militaire, économique et technologique.

Cette relation, en tant que modèle type, fondée sur la confiance, la constance et la prévisibilité, a considérablement contribué à renforcer la crédibilité internationale du Maroc, tout en offrant au Royaume une profondeur stratégique dans un environnement régional et international instable. Dans une lecture réaliste, ce type de partenariat mutuellement bénéfique constitue un multiplicateur de puissance pour un État de taille intermédiaire.

Parallèlement, le Maroc a intensifié ses relations avec d’autres acteurs non occidentaux et émergents, notamment en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Cette ouverture s’est accompagnée d’une présence institutionnelle croissante dans les organisations régionales, birégionales, internationales ou universelles.

Ainsi, le déploiement diplomatique dans l’espace panaméricain en est l’un des exemples les plus illustratifs. Seul pays du monde arabe dont une partie de la population est hispanophone, le Maroc est aujourd’hui présent, en tant que membre observateur associé, dans une dizaine d’organisations régionales et sous-régionales des Amériques, couvrant les domaines politique, parlementaire, économique, technique, culturelle et sécuritaire â¸, ce qui lui permet de neutraliser les tentatives de marginalisation diplomatique et de projeter une influence transrégionale durable. Cette insertion multilatérale ne répond pas à une simple logique symbolique, mais à une stratégie de coalition-building, visant à diversifier les partenariats à travers des feuilles de route de coopération ambitieuses, ainsi qu’à consolider des soutiens durables sur les dossiers vitaux pour le Maroc.

El enviado personal del secretario general de las Naciones Unidas para el Sáhara Occidental, Staffan de Mistura, y el principal asesor para Ãfrica del presidente de EE. UU., Massad Boulos - Photo redes
L’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara occidental, Staffan de Mistura, et le principal conseiller pour l’Afrique du président américain, Massad Boulos – Photo réseaux sociaux

Le Sahara marocain et le plan d’autonomie comme pivot doctrinal

La question du Sahara marocain est une question vitale et d’intérêt suprême qui occupe une place centrale dans l’architecture doctrinale de la politique étrangère du Royaume dans la mesure où elle constitue l’une des étapes décisives du renforcement de l’intégrité territoriale du Royaume et de sa stabilité. Loin d’être un dossier isolé, elle constitue un pivot structurant autour duquel s’articulent les choix diplomatiques, sécuritaires et de développement. La présentation du Plan d’autonomie par le Maroc (pour la première fois en 2007) à titre d’initiative et en février 2026 sous la forme d’un plan largement détaillé comme seule base de négociation pour une solution politique réaliste, crédible et durable, a marqué un tournant majeur dans la gestion internationale du différend régional autour du Sahara marocain.

Dans une perspective réaliste, ce plan peut être analysé comme une approche visant à transformer un conflit de souveraineté en un compromis institutionnel compatible avec les équilibres de pouvoir et les attentes de la communauté internationale. La dynamique diplomatique qui l’a suivi et accompagné, caractérisée par l’élargissement du soutien international au plan d’autonomie et par l’ouverture de représentations consulaires dans les provinces du Sud, témoigne d’une stratégie progressive de légitimation par les faits et par l’engagement institutionnel. À titre d’illustration, la crédibilité du plan d’autonomie marocain se traduit aujourd’hui par le soutien explicite de plus de 120 États membres de l’ONU, ainsi que par l’ouverture de plus de 30 consulats généraux à Laâyoune et Dakhla, reflétant de facto une reconnaissance croissante de la souveraineté du Royaume sur ses provinces du Sud.

L’adoption, le 31 octobre 2025, par le Conseil de sécurité des Nations unies, d’une résolution consacrant le plan d’autonomie marocain comme base principale d’une solution politique constitue un tournant diplomatique majeur. Adoptée dans un contexte extrêmement délicat au sein du Conseil de sécurité (onze voix pour, trois abstentions et aucun veto), cette résolution marque un tournant dans le cadre onusien. À partir de ce moment, la souveraineté marocaine cesse d’être une hypothèse débattue pour devenir le seul cadre normatif de la solution promue par la communauté internationale. Elle traduit donc la capacité du Maroc à inscrire sa position dans le langage onusien du compromis, tout en consolidant une lecture du dossier conforme à sa souveraineté et à son intégrité territoriale dans un jeu d’équilibre et de recalibrage de position pertinemment délicat. Dans une perspective néoréaliste, cet épisode reflète la capacité d’un État à transformer des coalitions diplomatiques en normes multilatérales stabilisées et confirme à bien des égards l’hypothèse selon laquelle la crédibilité diplomatique et la constance stratégique peuvent produire des résultats tangibles dans un environnement multilatéral restreint.

Omar Hilale, representante Permanente de Marruecos ante las Naciones Unidas - PHOTO/ UN Photo/Cia Pak
Omar Hilale, représentant permanent du Maroc auprès des Nations Unies – PHOTO/ UN Photo/Cia Pak

Sécurité, résilience et production de stabilité régionale

Au-delà du dossier du Sahara, la politique étrangère marocaine s’est affirmée par une contribution active à la stabilité régionale et internationale, tant au niveau régional, au Sahel et en Méditerranée, qu’au niveau international dans le cadre de l’ONU. La participation du Royaume aux opérations de maintien de la paix, son engagement dans la lutte contre le terrorisme et les trafics transnationaux, ainsi que ses initiatives en matière de formation sécuritaire et religieuse, s’inscrivent dans cette logique de production de biens publics de sécurité. Reconnu pour son approche globale de la sécurité, le Royaume collabore étroitement avec l’ONU et les instances internationales, se positionnant comme un partenaire stable et un leader en matière de déradicalisation.

Le Royaume du Maroc est un acteur clé et internationalement reconnu dans la lutte contre le terrorisme, adoptant une approche multidimensionnelle (sécuritaire, religieuse, de développement) et proactive. Le pays s’appuie sur le démantèlement régulier de cellules terroristes, la réforme du domaine religieux et une coopération internationale renforcée, notamment en Afrique avec l’ONU.

À cela s’ajoute la gestion du Printemps arabe en 2011, qui constitue un cas emblématique de résilience étatique. Face à un choc régional majeur, le Maroc a privilégié une réponse, voire une approche, fondée sur l’anticipation réformiste, l’adaptation institutionnelle et le maintien du consensus social. Cette capacité à absorber les pressions systémiques sans rupture violente renforce la crédibilité extérieure de l’État et alimente sa réputation de partenaire stable et fiable.

Dans une lecture néoréaliste enrichie, cette stabilité interne devient un atout externe. Elle accroît la capacité de projection diplomatique, rassure les partenaires économiques et confère au Royaume un rôle de médiateur crédible dans plusieurs dossiers régionaux, notamment en Afrique du Nord et au Sahel. La diplomatie marocaine s’inscrit ainsi dans une logique de sécurité coopérative, où la protection des intérêts nationaux converge avec la stabilisation de l’environnement régional¹â¹.

<p>Fuerzas de seguridad de Marruecos hacen guardia en la sede de la Oficina Central de Investigaciones Judiciales (BCIJ) en Sale, Marruecos, el 24 de febrero de 2025 - REUTERS/AHMED ELJECHTIMI </p>
Les forces de sécurité marocaines montent la garde au siège du Bureau central d’enquête judiciaire (BCIJ) à Salé, au Maroc, le 24 février 2025 – REUTERS/AHMED ELJECHTIMI

Diplomatie économique et amélioration géoculturelle qualitative : faire de l’interdépendance un levier de pouvoir

Si le réalisme classique a longtemps privilégié la puissance militaire comme variable cardinale, la littérature contemporaine en relations internationales montre que, dans les configurations transitionnelles, la hiérarchie internationale se recompose également par la géoéconomie à travers le contrôle des chaînes de valeur, la sécurisation des corridors logistiques, l’attractivité des plateformes industrielles, l’accès aux technologies et la capacité à produire des biens publics (énergie, alimentation, connectivité). Dans ce registre, le parcours du Maroc depuis 1999 révèle une stratégie de conversion méthodique visant à transformer l’ouverture économique, les accords préférentiels et le positionnement géographique en un instrument de coopération, de crédibilité et d’influence.

Dans cette optique, le Maroc a progressivement consolidé une architecture d’insertion économique internationale fondée sur trois logiques complémentaires. Tout d’abord, une logique d’ancrage dans les espaces euro-atlantiques (commerce, investissements, normes, mobilité), visant à garantir des flux structurants et à stabiliser les relations avec les partenaires centraux.

Ensuite, une logique de diversification vers des acteurs émergents – Afrique, Golfe, Amérique latine, Asie – afin de réduire les dépendances et d’augmenter les options stratégiques. Enfin, une logique de plateformisation dont l’objectif est de faire du Royaume un carrefour de production, de transformation et de redistribution vers plusieurs zones géographiques (Europe, Afrique, Atlantique). Du point de vue des théories des relations internationales, cette configuration correspond à la rationalité des puissances montantes qui ne recherchent pas l’hégémonie, mais l’augmentation de leur poids relatif par l’optimisation des interconnexions, des réseaux et de la réputation de fiabilité.

Cette dynamique peut donc être interprétée comme une articulation entre néoréalisme et géoéconomie. Le système impose des contraintes (concurrence technologique, fragmentation commerciale, sécurité énergétique), mais offre également des opportunités aux États capables de lire les tendances et de se positionner comme des nÅ“uds et non comme des périphéries. Le Royaume a précisément cherché à stabiliser ce statut de nÅ“ud en améliorant les infrastructures, l’attractivité industrielle, la diplomatie économique et la projection d’initiatives.

La dimension la plus décisive n’est pas seulement l’accumulation de capacités, mais la capacité à produire une reconnaissance externe. L’ascension des États dans une phase de transition dépend en grande partie de la perception de leurs performances, de leur prévisibilité et de leur capacité à offrir des gains mutuels à leurs partenaires. Dans ce cadre théorique, cela coïncide avec l’idée d’« intelligence de position », qui consiste à comprendre à temps l’évolution des rapports de force et à organiser l’appareil national (diplomatique, économique, sécuritaire, entre autres) pour convertir ces évolutions en résultats mesurables et tangibles.

mapa ñuerto dajla

Afrique, profondeur stratégique et coopération Sud-Sud : pouvoir relationnel et légitimité continentale

Le retour du Maroc au sein de l’Organisation continentale de l’Union africaine en 2017 (et la place centrale accordée à l’Afrique dans la diplomatie marocaine) s’inscrit dans une logique purement réaliste, à savoir : sécuriser l’environnement régional, neutraliser les coalitions adverses sur les dossiers vitaux et construire un capital de confiance grâce à une stratégie de coopération gagnant-gagnant. Il s’agit d’une orientation qui correspond à une lecture constructiviste des relations internationales qui considère la légitimité internationale non pas comme un fait matériel, mais comme quelque chose qui se construit à travers des récits de solidarité, des pratiques de coopération et la cohérence entre le discours et les engagements. La coopération Sud-Sud marocaine, telle qu’elle s’est structurée depuis 1999, correspond parfaitement à cette idée dans le sens où elle constitue une matrice d’influence. Elle permet de transformer les relations bilatérales en réseaux, et les réseaux en coalitions, ce qui est précisément l’un des marqueurs définitoires des puissances moyennes « actives ». Dans un environnement polycentrique, le pouvoir se mesure également à la capacité de faire converger les préférences, de stabiliser les accords et d’offrir des solutions praticables. Dans cette perspective, l’Afrique joue trois rôles stratégiques pour le Maroc :

  • Rôle de profondeur géopolitique : il élargit le rayon d’action diplomatique du Royaume au-delà de son voisinage immédiat et lui permet de peser dans des arènes où se jouent les équilibres mondiaux (votes, coalitions, organisations).
  • Rôle géoéconomique : il offre des marges de croissance, des partenariats productifs et une projection économique cohérente avec la plateformisation (logistique, services, finance, énergie).
  • Rôle de légitimation : il ancre la politique étrangère marocaine dans une démarche de coopération et de développement, renforçant ainsi sa crédibilité et sa réputation de fiabilité au sein du Sud global.

Cette logique éclaire également la relation entre l’Afrique et la question nationale du Sahara marocain. Dans un contexte multilatéral, les coalitions ne se construisent pas uniquement sur la base d’arguments juridiques, mais résultent d’un capital relationnel accumulé, d’une confiance consolidée et d’intérêts convergents. Le Maroc a ainsi cherché à faire coïncider le registre de la coopération et celui de la souveraineté. Plus l’État apparaît comme un partenaire utile et stable, plus il renforce sa capacité à faire entendre sa position sur les dossiers fondamentaux.

Consulado de Estados Unidos en Dajla - PHOTO/ARCHIVO
Consulat des États-Unis à Dakhla – PHOTO/ARCHIVES

L’Atlantique comme horizon stratégique : initiatives, corridors et projection d’influence

L’ascension du Maroc s’explique également par la place centrale accordée à l’Atlantique en tant qu’espace de projection, de sécurité, de prospérité grâce à l’intégration et à la coopération, et de connectivité. Dans le paradigme néoréaliste, les espaces géostratégiques et les corridors structurants deviennent des multiplicateurs de puissance lorsqu’un État dispose d’une capacité d’organisation et de projection. Ici, l’« intelligence stratégique » se traduit par la structuration d’un espace grâce à la transformation d’un littoral et d’une interface euro-africaine en une architecture d’influence multidimensionnelle de grande envergure (logistique, diplomatique, sécuritaire, économique).

Dans un monde où les rivalités se déplacent vers les chaînes d’approvisionnement, les routes maritimes, les hubs et les points d’appui, l’Atlantique n’est plus un simple environnement ; il devient un théâtre de concurrence géostratégique indirecte entre les acteurs mondiaux. Cela coïncide avec les analyses contemporaines sur la transition systémique qui affirment que la concurrence entre les grands pôles crée des zones d’intermédiation où les puissances moyennes capables d’offrir stabilité et connectivité acquièrent un rôle disproportionné par rapport à leur taille.

Cette intelligence stratégique articulée autour de la centralité atlantique se matérialise dans le cas marocain à travers un ensemble cohérent d’initiatives atlantiques interdépendantes :

Initiative royale de coopération entre les 22 États africains riverains de l’Atlantique, autour de la sécurité maritime, de l’économie bleue et de l’intégration régionale, entre autres ; Initiative royale visant à faciliter l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique, conçue comme une réponse stratégique aux contraintes d’enclavement et aux vulnérabilités sécuritaires sahéliennes ; Projet de gazoduc Nigeria-Maroc-Europe, infrastructure énergétique transcontinentale destinée à renforcer la sécurité énergétique régionale et à repositionner le Maroc comme plaque tournante énergétique euro-africaine.

Ainsi, les initiatives atlantiques promues par le Royaume ne répondent pas à un discours circonstanciel. Ces initiatives d’intégration régionale multidimensionnelle traduisent une capacité à structurer des espaces plutôt qu’à s’y insérer passivement, caractéristique des puissances moyennes dotées d’une forte intelligence stratégique. De même, elles s’inscrivent dans une logique de reconfiguration polycentrique où l’Afrique atlantique devient de plus en plus un espace de projection économique, de coopération Sud-Sud et de stabilisation sécuritaire, en particulier face aux défis socio-économiques et sécuritaires persistants du Sahel.

Du point de vue d’une lecture réaliste des relations internationales, le défi reste clair : contribuer à contenir les externalités sécuritaires régionales (terrorisme, criminalité transnationale, fragilités étatiques) tout en évitant la logique de confrontation frontale avec un voisinage relativement hostile. Le Maroc privilégie donc une approche de stabilisation par la coopération, compatible avec son intérêt national et sa réputation de partenaire fiable qui prône la paix et la stabilité régionale et internationale.

Nasser Bourita, ministrro de Asuntos Exteriores de Marruecos durante la 48.ª Sesión Ordinaria del Consejo Ejecutivo de la Unión Africana - PHOTO/X/@Marocdiplomatie
Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères du Maroc, lors de la 48e session ordinaire du Conseil exécutif de l’Union africaine – PHOTO/X/@Marocdiplomatie

Intelligence de position et rationalité décisionnelle : lire la transition, structurer l’action, produire des résultats

Dans une phase de transition systémique de l’ordre mondial, la doctrine des relations internationales met l’accent sur un point déterminant : les grandes crises ne sont pas seulement des ruptures, mais aussi des moments où la rationalité est mise à l’épreuve. Les États qui montent en puissance sont ceux qui savent interpréter les inflexions du système international, anticiper les coûts et organiser une réponse cohérente.

Les analyses sur les dynamiques de confrontation hégémonique soulignent que l’erreur stratégique la plus dangereuse, tant pour un acteur étatique dominant que pour un acteur en ascension, réside dans l’illusion de stabilité et dans le manque d’adaptation aux transformations politiques, économiques et technologiques.

C’est précisément là qu’intervient la notion d’« intelligence de position », qui désigne moins une « intelligence » au sens strictement sécuritaire qu’une capacité intégrée – économique, diplomatique, décisionnelle, cognitive, entre autres – pour lire le système et produire un avantage comparatif dans l’interaction. La transition (Iran, Moyen-Orient, Ukraine, Gaza, rivalité sino-américaine, reconfiguration commerciale et technologique, tensions sur les territoires et les ressources, entre autres) ne laisse plus de place aux stratégies purement déclaratives. Les États qui comptent sont ceux qui transforment une lecture fine du système en coalitions, accords et résultats.

Dans le cas du Maroc, cette intelligence de position se matérialise par la cohérence entre :

Une finalité constante (intégrité territoriale, cause nationale, sécurité, développement) ; Une adaptation tactique (diversification des partenariats, coalitions, présence active dans les forums régionaux) ; Une stratégie de réputation (fiabilité, stabilité, capacité de médiation, rigueur et cohérence décisionnelle) ; Une projection multidimensionnelle et multispatiale (politique, économique, sociale, culturelle, religieuse, sécuritaire, méditerranéenne, européenne, africaine, atlantique).

Abdellatif Hammouchi, director general de Seguridad Nacional y Vigilancia Territorial (DGSN-DGST) durante la 93ª Asamblea General de INTERPOL celebrada en Marrakech, Marruecos del 24 al 27 de noviembre - PHOTO/DGSN_MAROC
Abdellatif Hammouchi, directeur général de la Sécurité nationale et de la Surveillance territoriale (DGSN-DGST) lors de la 93e Assemblée générale d’INTERPOL qui s’est tenue à Marrakech, au Maroc, du 24 au 27 novembre – PHOTO/DGSN_MAROC

L’ascension du Maroc ne peut être pleinement comprise sans intégrer sa contribution directe aux efforts visant à la paix et à la sécurité internationales et aux mécanismes de gestion et de résolution des crises. Conformément à la théorie réaliste et néoréaliste des relations internationales, la crédibilité d’un État ne se mesure pas uniquement à ses capacités internes, mais aussi à sa volonté d’assumer des coûts pour contribuer à la stabilité de l’environnement dans lequel il évolue. À cet égard, le Royaume s’est progressivement imposé comme un acteur responsable en matière de sécurité, combinant engagement multilatéral, coopération régionale et capacités nationales.

La participation marocaine aux opérations de maintien de la paix des Nations unies (OMP) constitue un indicateur central de cette posture de responsabilité internationale assumée. Présent de manière continue dans plusieurs missions onusiennes, notamment en Afrique, où il déploie des Casques bleus et des hôpitaux de campagne depuis plus de 60 ans, le Maroc figure parmi les contributeurs réguliers en troupes, forces de police et observateurs militaires.

Avec plus de 51 000 soldats mobilisés dans 5 missions majeures (Congo, Somalie, RDC, Côte d’Ivoire, République centrafricaine), le Royaume renforce la stabilité régionale par une approche humanitaire et sécuritaire. Cet engagement s’inscrit dans une logique de réalisme coopératif visant à stabiliser les zones de crise afin de limiter les externalités sécuritaires, tout en renforçant la réputation internationale de l’État en tant que partenaire fiable.

Parallèlement, la diplomatie marocaine s’est distinguée par une capacité reconnue de médiation et de facilitation. Qu’il s’agisse, à titre d’exemple, de dossiers africains, de dynamiques interlibyennes ou de cadres de dialogue multilatéraux, le Royaume a privilégié une approche fondée sur la neutralité active, l’hospitalité diplomatique et la recherche de solutions pragmatiques sur la base de son approche et de son principe gagnant-gagnant.

Sous l’angle de la théorie constructiviste, cette position contribue à façonner une identité internationale spécifique, celle d’un État perçu comme non hégémonique, mais capable de produire des espaces de dialogue crédibles.

Cette crédibilité est indissociable de la stabilité institutionnelle interne. La gestion des crises régionales, conjuguée à un parcours réformateur progressif depuis le Printemps arabe, a renforcé la perception du Maroc comme un pôle de stabilité dans un environnement arabe marqué par la volatilité, en particulier au Moyen-Orient. La littérature en relations internationales sur la résilience étatique souligne que cette capacité à absorber les chocs sans effondrement institutionnel constitue un atout stratégique majeur dans les phases de transition systémique.

Dans le même ordre d’idées, la réélection du Maroc avec un fort soutien au Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine, le 11 février 2026 à Addis-Abeba, ainsi que son adhésion officielle lors du Forum économique mondial de Davos en janvier 2026, à la suite de l’invitation qui lui a été adressée de participer, en tant que membre fondateur, à la création d’un Conseil de la paix, sous la direction des États-Unis, destiné à contribuer aux efforts de stabilisation au Moyen-Orient et dans d’autres zones de conflit sur la scène internationale, constituent des preuves tangibles de la crédibilité dont jouit le Maroc compte tenu de son action et de sa contribution à la paix. La participation marocaine à ce cadre restreint reflète non seulement la reconnaissance internationale de son positionnement en faveur de solutions pragmatiques et de sa crédibilité diplomatique, mais aussi de son rôle en tant que facteur de stabilité dans le monde.

Foto de familia presidida por Nasser Bourita, ministro de Asuntos Exteriores de Marruecos, durante la 48.ª Sesión Ordinaria del Consejo Ejecutivo de la Unión Africana - PHOTO/X/@Marocdiplomatie
Photo de famille présidée par Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères du Maroc, lors de la 48e session ordinaire du Conseil exécutif de l’Union africaine – PHOTO/X/@Marocdiplomatie

Soft power, diplomatie culturelle, religieuse et sportive : la projection symbolique du pouvoir.

Au-delà des instruments matériels, la politique étrangère marocaine s’est appuyée sur une mobilisation croissante des ressources immatérielles. La notion de soft power, défendue par Joseph Nye, renvoie à la capacité d’influencer les préférences d’autres acteurs par l’attraction plutôt que par la coercition. Dans le cas marocain, cette dimension ne remplace pas les logiques réalistes ; elle les complète en renforçant la légitimité, la visibilité et la résonance internationale de l’action extérieure.

La diplomatie religieuse ou cultuelle, fondée sur un islam du juste milieu, institutionnalisé et historiquement enraciné, constitue un vecteur central de cette projection. Conformément à l’école de pensée et à la jurisprudence malikite, les programmes de formation des imams, la coopération religieuse avec plusieurs États africains et européens, ainsi que la valorisation du modèle marocain de gestion du domaine religieux, participent à la production d’un capital symbolique spécifique, articulé autour de la lutte contre l’extrémisme violent et de la promotion de la stabilité sociale. D’un point de vue théorique, cette stratégie illustre parfaitement le concept de soft power de Joseph Nye, où la capacité d’attraction remplace la coercition pour servir des objectifs de politique étrangère, en particulier la défense de l’intégrité territoriale.

Ce rayonnement symbolique s’enracine dans une conception constitutionnelle explicite de l’identité nationale. Le préambule de la Constitution marocaine de 2011 consacre en effet une identité marocaine « une et indivisible », nourrie par la convergence de ses affluents arabo-islamique, amazigh et saharo-hassani, enrichie par ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. Cette base constitutionnelle confère à l’action extérieure du Royaume une profondeur identitaire singulière, permettant d’articuler continuité historique, pluralité culturelle et projection diplomatique. Selon une lecture constructiviste des théories des relations internationales, cette identité institutionnalisée fonctionne comme une ressource stratégique dans la mesure où elle structure le récit international du Maroc, renforce sa crédibilité normative et soutient sa capacité à exercer une influence fondée sur la légitimité plutôt que sur la coercition.

Sur le plan culturel et artistique, cette diplomatie s’est concrétisée par l’ouverture de musées de classe mondiale, tels que le Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain, et par l’organisation de grandes expositions internationales qui mettent en scène l’histoire millénaire du pays. À l’horizon 2026, cette dynamique s’étend désormais à la coopération Sud-Sud et à l’espace atlantique, en utilisant des festivals tels que le Festival des Nomades ou le Festival Gnaoua non seulement comme des événements festifs, mais aussi comme des plateformes de diplomatie publique. En devenant un carrefour pour les industries créatives et numériques, le Maroc de 2026 ne se contente plus de préserver son passé, mais s’affirme comme un incubateur culturel tourné vers l’innovation et la jeunesse mondiale.

S’appuyant sur le constructivisme, le Maroc a su construire une image de marque nationale stable et fiable, en contraste avec l’instabilité régionale, ce qui lui permet de se positionner comme un médiateur incontournable. Cette influence se manifeste concrètement à travers des projets d’envergure tels que l’accueil des premières Assises arabes des industries culturelles et créatives en 2026 ou l’action de l’Agence marocaine de coopération internationale (AMCI) qui, en formant des milliers d’étudiants étrangers, crée un réseau d’ambassadeurs de la culture marocaine à travers le monde.

De plus, cette stratégie de rayonnement s’appuie sur des outils institutionnels de proximité qui transforment la diaspora marocaine (estimée à plus de 5 millions de personnes dans le monde) en un véritable vecteur d’influence. Le réseau de centres culturels « Dar Al Maghrib », implanté dans des métropoles stratégiques telles que Paris, Bruxelles ou Montréal, fonctionne comme une vitrine du Maroc moderne ; ces espaces ne sont pas de simples lieux de mémoire, mais des plateformes d’échange où l’art contemporain et la littérature marocains dialoguent avec les sociétés d’accueil. Un exemple particulièrement concluant de cette diplomatie est le Programme d’enseignement de la langue arabe et de la culture marocaine (LACM) en Espagne, pays qui accueille une importante communauté d’environ 1 million de Marocains.

La candidatura de Marruecos para la inscripción del expediente sobre el caftán marroquí: arte, tradiciones, saber hacer, fue aceptada por el Comité Intergubernamental para la Salvaguardia del Patrimonio Cultural Inmaterial de la UNESCO, el 10 de diciembre de 2025, en Nueva Delhi
La candidature du Maroc pour l’inscription du dossier sur le caftan marocain : art, traditions, savoir-faire, a été acceptée par le Comité intergouvernemental pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, le 10 décembre 2025, à New Delhi

Ce programme, qui mobilise plus d’une centaine d’enseignants marocains pour des milliers d’élèves, revêt une dimension unique : non seulement il s’adresse aux élèves issus de la diaspora marocaine, mais il s’ouvre également, à titre facultatif, aux élèves espagnols, marquant ainsi une volonté de transparence et de partage. En transformant l’apprentissage linguistique en un levier d’intégration sociale et de déconstruction des préjugés, le Maroc désamorce les tensions identitaires et consolide son image de partenaire civilisationnel fiable. Cette présence structurée représente l’un des aspects les plus marquants d’une diplomatie culturelle en plein essor, permettant au Royaume d’exercer un soft power diffus mais profond, métamorphosant les défis migratoires en un véritable pont de dialogue interculturel permanent.

La diplomatie sportive a également gagné en importance depuis 1999. Les récents succès sportifs, notamment sur la scène internationale (le Maroc a remporté la Coupe du monde des moins de 20 ans, la Coupe arabe des nations, ainsi que sa qualification pour la finale de la Coupe d’Afrique, entre autres), ont contribué à renforcer la visibilité du Royaume et à consolider un récit de performance, de modernité et de confiance collective. Le rayonnement sportif est ainsi devenu une « success story », ainsi qu’un vecteur d’influence. Début 2026, le Maroc figure parmi les dix premières nations mondiales au classement FIFA, atteignant son meilleur classement historique, confirmant ainsi le rôle central du sport en tant qu’instrument de projection symbolique et de réputation internationale.

Cette attractivité se reflète également dans le secteur touristique, où le Maroc a su conjuguer un capital civilisationnel millénaire et une ouverture internationale. Depuis 2013, le Maroc enregistre une progression continue des flux touristiques, atteignant près de vingt millions de visiteurs en 2025, consolidant ainsi sa position de première destination touristique du continent africain. Au-delà de sa dimension économique, cet indicateur renforce la perception internationale de la stabilité politique, de l’ouverture et de la capacité organisationnelle du Royaume.

Selon une lecture constructiviste, toutes ces dimensions (cultuelle, culturelle et sportive) contribuent à la construction d’une identité nationale projetée vers l’extérieur, capable de susciter l’adhésion et l’intérêt, même dans des espaces éloignés des cercles diplomatiques traditionnels.

Tous ces instruments de soft power s’inscrivent dans une stratégie cohérente qui ne vise pas nécessairement une influence diffuse, mais plutôt des objectifs précis de crédibilité, d’attractivité et de différenciation. Pour une puissance régionale en plein essor, cette capacité à articuler capital symbolique et stratégique constitue un multiplicateur d’efficacité, en particulier dans un environnement saturé de discours et de rivalités narratives.

Celebración de la Fiesta del Trono con el rey Mohamed VI
Célébration de la fête du Trône avec le roi Mohamed VI

Conclusion : une puissance régionale « intelligente » en pleine effervescence dans un monde instable

À la lumière de l’analyse développée, le cas marocain confirme plusieurs hypothèses centrales de la théorie contemporaine des relations internationales. Tout d’abord, il illustre la pertinence du réalisme néoclassique, selon lequel les pressions systémiques sont modérées par les perceptions des décideurs et par la capacité institutionnelle de l’État. Le Maroc n’a pas simplement réagi aux contraintes internationales ; il les a interprétées et intégrées dans une stratégie progressive d’ascension au pouvoir.

En deuxième lieu, il valide les apports de la théorie des relations internationales sur les puissances moyennes ou intermédiaires, qui souligne que l’influence ne résulte pas uniquement de la taille ou de la force brute, mais de la capacité à coaliser, à stabiliser des arrangements et à offrir des solutions crédibles dans des contextes fragmentés. Le Maroc s’inscrit pleinement dans cette catégorie de puissances intermédiaires actives, capables de jouer un rôle disproportionné par rapport à leurs capacités matérielles strictes.

Troisièmement, l’approche constructiviste des relations internationales clarifie et met en évidence la dimension identitaire et normative de cette trajectoire. La cohérence du discours, la constance des positions et l’alignement entre les pratiques internes et externes ont contribué à forger une réputation internationale favorable, essentielle à l’exercice d’une influence durable.

La notion d’intelligence de position, mobilisée tout au long de cet article, permet précisément de fédérer ces apports théoriques. Elle désigne une capacité étatique rationnelle intégrée — stratégique, décisionnelle, symbolique, relationnelle — à lire les transformations du système international et à convertir cette lecture en résultats tangibles, sans surexposition ni rupture des équilibres.

À l’horizon 2026, le Maroc apparaît comme une puissance régionale en pleine effervescence, engagée dans une trajectoire ascendante fondée sur la cohérence stratégique, la diversification des partenariats et une intelligence fine des rapports de force internationaux. Dans un contexte marqué par une concurrence acharnée entre les grandes puissances, l’affaiblissement du multilatéralisme et la multiplication des crises, le Royaume a su préserver ses intérêts vitaux tout en renforçant sa crédibilité et son influence.

En définitive, cette trajectoire, qui confirme pleinement l’hypothèse de départ, ne répond ni à un exceptionnalisme discursif ni à une ambition hégémonique. Elle s’inscrit dans une rationalité réaliste et pragmatique, où le pouvoir est conçu comme une capacité à perdurer, stabiliser et peser sans rompre les équilibres ni s’écarter des cadres et des références normatifs existants (droit international, Charte des Nations unies, entre autres). Le Maroc offre ainsi un cas d’étude particulièrement pertinent pour comprendre le rôle des puissances régionales dans la reconfiguration polycentrique du système international. Des acteurs capables de transformer la limitation en opportunité, et la position en levier stratégique.

Mots clés : Maroc ; Mohammed VI ; politique étrangère ; puissance moyenne ; intelligence de position ; soft power ; coopération Sud-Sud ; plan d’autonomie ; Sahara marocain ; multipolarité.

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