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ANALYSIS – Iran – Operation Epic Fury: A chess

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Par Alfred Courcelles

Téhéran, pivot stratégique de Pékin, est maintenant sous les feux de Washington. Aujourd’hui, les Routes de la soie se transforment en routes bloquées : le corridor iranien est coupé, tandis que le corridor nord, via la Russie, reste paralysé. AUKUS verrouille l’Indopacifique. La puissance “heartlandienne” et la puissance “rimlandienne”, respectivement la Chine et les États-Unis, réajustent leurs pièces sur l’échiquier eurasiatique. Les équilibres se rompent ; la force du droit s’efface devant le droit de la force, comme un mariage consommé dont le divorce est prononcé. L’Europe, sous les dividendes d’une paix qui s’éteint, apparaît comme un pion qui ne maîtrise plus son destin.

Géométrie variable, géographie constante, dialectique invariable

L’opération “Epic Fury” du 28 février 2026 est présentée comme une réponse à la menace nucléaire iranienne. Cette lecture est exacte, mais elle est insuffisante. “Epic Fury” n’est pas un événement isolé. L’Iran n’est pas seulement un adversaire désigné par les Américains. Sous cette opération se dessine également une logique stratégique plus profonde et structurante : les États-Unis sectionnent une nouvelle artère vitale de la puissance chinoise.

Celui qui contrôle le “Heartland”, c’est-à-dire la règle eurasiatique, contrôle le monde ; même si le contrôle du “Heartland” peut s’opérer grâce au “Rimland”, c’est-à-dire sa ceinture périphérique. Ainsi, il y a bien longtemps, Mackinder et Spykman formulaient les visions fondatrices de la géopolitique de l’échiquier mondial. Aujourd’hui, la Chine incarne la puissance “heartlandienne” et les États-Unis la puissance “rimlandienne”. La Chine tente de bâtir une connectivité eurasiatique terrestre, via les Routes de la soie. L’un des buts est de s’affranchir des mers. Les États-Unis contrôlent les détroits, les routes maritimes et les périphéries continentales. L’un des buts est le contrôle des routes maritimes mondiales qui forment le commerce international.

Ce schéma ne date ni de Xi ni de Trump. De façon opérationnelle, et moins théorique que Mackinder et Spykman, il est inscrit dans la doctrine américaine depuis 1948. En effet, Le document NSC 20/4 posait déjà ce principe directeur : “La domination soviétique de la puissance potentielle de l’Eurasie, qu’elle soit obtenue par agression armée ou par des moyens politiques et subversifs, serait stratégiquement et politiquement inacceptable pour les États-Unis”. Aujourd’hui, il suffit de remplacer “soviétique” par “chinoise” et “politiques” par “commerciaux” et le document décrit une actualité et une réalité saisissantes. La suprématie américaine dépend de la capacité des États-Unis à empêcher l’émergence de toute puissance dominante en Eurasie. Le pire des scénarios, écrit-il, serait “la naissance d’une grande coalition entre la Chine, la Russie et peut-être l’Iran, coalition anti-hégémonique unie moins par des affinités idéologiques que par des rancunes complémentaires”. Afin d’éviter ce scénario, Brzezinski indique qu’il est de l’intérêt immédiat des États-Unis de consolider et de préserver le pluralisme géopolitique qui prévaut sur la carte d’Eurasie. Il cite deux pivots à surveiller de près, respectivement l’Ukraine et l’Iran. Un quart de siècle plus tard, ces pivots sont précisément les endroits où les pièces de l’échiquier sont mises en branle.

L’Iran, nœud eurasiatique de la ceinture chinoise

Situé à la jonction de l’Asie et du Moyen-Orient, l’Iran forme un pont terrestre indispensable au projet des Routes de la soie. Si l’Iran est un pilier géographique, ce pays est également une base énergétique du projet eurasiatique de Pékin.

La Chine cherche à contourner le détroit de Malacca, point d’étranglement maritime sous influence américaine. Dans ce cadre, le corridor terrestre Iran-Chine est essentiel. La Chine achète environ 90% des exportations pétrolières iraniennes, soit 1,38 million de barils par jour en 2023, en contournant les sanctions américaines. En 2025, la Chine a acheté plus de 80 % du pétrole exporté par l’Iran, à un prix fortement réduit. Le volume du pétrole iranien représente environ 13% de l’ensemble du pétrole importé par la Chine par voie maritime. D’ailleurs, la Chine et l’Iran ont signé en mars 2021 un accord de coopération stratégique sur 25 ans.

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Ukraine et Iran : sectionnements de deux artères continentales chinoises

L’observateur attentif remarquera que les deux corridors eurasiatiques des nouvelles routes…

Pax Sinica fracassée et Pékin encerclée

En mars 2023, Pékin avait réalisé ce qu’aucune puissance occidentale n’avait accompli depuis des décennies : réconcilier l’Arabie saoudite et l’Iran. La vitrine diplomatique chinoise la plus éclatante de la décennie semble aujourd’hui fracassée. Même si la Chine est la première puissance commerciale de la planète, ses artères logistiques sont sous une pression croissante, dont les “alliés” sont neutralisés un à un : les Routes de la soie ressemblent de plus en plus à des routes bloquées.

L’accord Chine-Iran-Arabie saoudite indique : “les trois pays annoncent qu’un accord a été conclu entre le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique d’Iran, comprenant la reprise des relations diplomatiques entre eux ainsi que la réouverture de leurs ambassades; l’accord inclut également leur engagement à respecter la souveraineté des États et à ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures des États.” Jugé comme le chef-d’œuvre diplomatique de Xi Jinping, l’accord devait sceller la “pax sinica” au Moyen-Orient. Deux ans plus tard, l’opération “Epic Fury” semble réduire cet édifice diplomatique à néant. Les partenariats commerciaux avec la Chine, denses ou stratégiques, ne suffisent pas à garantir un avenir tranquille. Russie, Iran ou Venezuela, tous trois partenaires stratégiques de Pékin. La démonstration s’étend bien plus loin. L’alliance AUKUS verrouille le bassin Indopacifique.

Pax americana terminée, Washington gère l’instabilité

L’hégémon américain n’est plus au sommet. En effet, sa force et son influence ne sont plus incontestables. Déclinants, les États-Unis ne cherchent plus à maintenir l’ordre mondial. Ils peuvent même choisir de le perturber, pourvu que le désordre affecte les autres plus qu’eux-mêmes. Semer l’instabilité, là où l’adversaire a planté quelques drapeaux, renchérit le coût de son expansion sans avoir à l’affronter.

Les États-Unis ne dépendent pas du corridor iranien. Ils n’ont pas non plus besoin de la “pax sinica” au Moyen-Orient. En revanche, la Chine en dépend. L’Europe également. Toutefois, Washington construit des alternatives pour conserver l’Europe et le continent eurasiatique à sa main. Par exemple, l’IMEC – India-Middle East-Europe Economic Corridor, lancé au G20 de New Delhi en septembre 2023 – est une des réponses américaines structurées aux Routes de la soie : un corridor contournant délibérément l’Iran et la Russie. IMEC sécurise le tracé de leur alternative, un “Heartland” enserré par le “Rimland”. Mackinder et Spykman auraient sûrement reconnu la manœuvre.

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Une Europe absente ou aveugle

Sur cet échiquier, l’Europe, sous les dividendes d’une paix qui s’éteint, apparaît comme un pion qui ne maîtrise plus son destin. Le 25 février 2026, soit trois jours avant les frappes américaines en Iran, le Chancelier Merz atterrissait à Pékin pour afficher un rapprochement sino-européen. Le timing apparaît brutal. Si Berlin n’était pas informé, l’ampleur de l’isolement européen en matière de renseignement stratégique est abyssale. L’Europe avait déjà été tenue à l’écart de la séquence vénézuélienne et des négociations sur l’Ukraine, ainsi que pressurisée face à l’impensable question Groenlandaise. Dans les calculs américains, l’Union européenne est reléguée au rang de consommateur captif – d’énergie américaine, de sécurité américaine, et désormais de faits accomplis américains.

Quand Trump débarquera en Chine…

Trump doit ou devrait se rendre en Chine d’ici un mois. Dans ce cas, il arrivera à Pékin avec, dans ses bagages, la destruction de l’accord Riyad-Téhéran que Xi avait mis de nombreuses années à construire, la neutralisation du corridor eurasiatique méridional, la capture de Maduro. Si la Chine a eu le cran de répondre du tac-au-tac aux menaces commerciales américaines, notamment via les menaces sur les terres rares, les USA ont fait monter d’un cran la pression pour que craquent les routes commerciales chinoises, notamment leurs projets phares.

Ainsi, l’opération “Epic Fury” consacre le basculement d’une époque. Le multilatéralisme à la saveur néolibérale, porté par l’illusion d’un commerce pacificateur et d’une gouvernance globale consensuelle, s’achève. Comme les grandes entreprises de “mission civilisatrice” en Irak ou en Afghanistan, il appartient désormais au passé. L’échiquier a remplacé la croisade : le réalisme est de retour. Une vision échiquéenne succède aux aspirations manichéennes…

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