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Après un mois de guerre au Moyen-Orient, les ressources militaires dont dispose encore Téhéran ont-elles été sous-estimées?

  • Pierre Servent, historien et expert en stratégie militaire, analyse pour TF1info les capacités du régime face aux attaques israéliennes et américaines.

La guerre au Moyen-Orient entre ce 28 mars dans son deuxième mois de guerre, avec chaque jour son lot de conséquences sur les prix du pétrole et du gaz et de tensions sur d’autres matières premières. Dans ce conflit, le régime iranien, dont les opposants espéraient la chute rapide, est pourtant toujours debout et continue de frapper Israël et les pays du Golfe, aidé de ses alliés libanais et yéménites du Hezbollah et des Houthis. Pierre Servent, historien et expert en stratégie militaire, fait le point sur TF1info sur les capacités militaires de Téhéran.

Malgré les destructions ciblées d’Israël et des États-Unis, l’Iran continue de disposer de missiles et de drones. Les stocks iraniens ont-ils été sous-estimés?

Oui, certainement. On a eu droit à des déclarations de Donald Trump sur le fait que le potentiel militaire iranien — notamment le stock de fusées et les lanceurs — a été détruit à 90%. Or, on voit que les Iraniens, assez habilement, ont utilisé dans les trois premières semaines du conflit des missiles, des fusées, des roquettes de qualité moyenne, c’est-à-dire pas le meilleur de leurs stocks. On voit apparaître, depuis plusieurs jours, des moyens plus sophistiqués en termes de fusées.

On l’a vu avec le lancement de deux fusées en direction de la base de Diego Garcia (américano-britannique, NDLR) dans l’océan Indien, à 4.000 km, alors même que l’on considérait que les Iraniens n’avaient pas de fusée pouvant porter à plus de 2.000 km. Il est cependant possible que les Iraniens aient réalisé un coup de bluff et qu’ils aient enlevé la charge explosive dans la tête de ces fusées, de manière à ce qu’elles aillent le plus loin possible. Mais le fait de viser la zone de Dimona, dans le désert du Néguev, considérée comme une zone extrêmement sensible car liée au nucléaire israélien, montre que les Iraniens ont conservé des capacités, et des capacités qui restent sophistiquées. Ils ont dosé leurs efforts.

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Les missiles iraniens les plus puissants seraient capables d’atteindre des cibles situées jusqu’à 2.000 km, selon le CFR. – Center for Strategic and International Studies; CFR research

Que sait-on réellement des stocks iraniens restants?

Il faut que ceux qui nous lisent mesurent une chose: l’Iran, c’est trois fois la France, c’est de Dunkerque à Istanbul. Le régime des Gardiens de la révolution a anticipé cette guerre depuis des décennies et a eu celle de juin dernier (la guerre des Douze jours, NDLR) pour se préparer. Il est quasiment certain qu’ils aient disséminé dans ce territoire immense un potentiel militaire de fusées, de lanceurs, et surtout de drones.

Il faut rappeler que les drones Shaed ont une portée de 1.500 kilomètres, ce qui permet de taper à partir d’un grand nombre de provinces de l’Iran sur différents objectifs, comme le détroit d’Ormuz ou les pétromonarchies. Selon les Américains et les Israéliens, 20 provinces iraniennes sur 31 ont été frappées. Cela veut dire qu’au bout de quatre semaines de guerre, il y en a encore une dizaine qui n’ont pas été touchées. On peut donc se poser des questions sur ce qu’il reste véritablement de l’armement iranien. Si sa marine a été coulée, on sait qu’il lui reste cinq sous-marins à propulsion classique, des sous-marins de poche, des drones navals, une flottille importante de zodiacs d’assaut qui peuvent se transformer en armes kamikazes, etc.

L’Iran dispose-t-il d’armes non identifiées par les services de renseignements?

Le régime est champion dans la dissimulation de son programme nucléaire et de son programme conventionnel balistique. Même si le Mossad est très renseigné, l’immensité de l’Iran crée un nombre de possibilités d’usines souterraines et de centres de fabrication d’armes. Il y a les images du régime qui montrent ces couloirs infinis de stocks de fusées, de missiles, de drones Shahed, mais c’est de la propagande. Reste que quand on analyse chaque jour les frappes déclenchées par les Iraniens et leur capacité malgré tout à percer même le Dôme de fer israélien, on peut s’interroger sur leurs stocks.

Illus soldat américain mails Pentagone

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Combien de temps le régime peut-il encore tenir?

Je ne suis pas capable de répondre à cette question. Dans l’histoire des dictatures, des régimes totalitaires ont pu donner le sentiment d’être en pleine forme 48 heures avant qu’ils ne s’effondrent. Je pense à l’Union soviétique puis, plus près de nous dans le temps, au régime de Bachar el-Assad qui résiste aux manifestations du Printemps arabe, à la guerre civile à partir de 2011 et qui s’effondre comme un château de cartes en quelques semaines. Ce qui est prévisible, c’est qu’en bloquant le détroit d’Ormuz, les Iraniens conservent une capacité militaire et de nuisance à moindre coût, ce qui crée une situation extrêmement perturbante pour les pays du pourtour et pour le monde entier.

Mais il reste encore une somme d’inconnues: jusqu’où les Houthis vont-ils aller? Est-ce que le détroit de Bab el-Mandeb va être fermé? Si c’est le cas, nous aurions une crise supplémentaire. Par ailleurs, le terminal de Yanbu, qui est sur la mer Rouge et qui est une possibilité pour les Saoudiens de faire sortir leur pétrole, a été frappé par les Iraniens. S’il y a une crise sur le canal de Suez, sur la mer Rouge, cela augmentera la capacité des Iraniens à faire monter le coût de cette guerre et à coincer Donald Trump qui a ses échéances politiques et économiques. Dans l’histoire des conflits, je ne connais pas de guerre où le pays le plus faible militairement arrive à imposer un tel coût mondial, de sorte qu’il donne le sentiment d’être le maître du temps.

Caroline QUEVRAIN