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La guerre au Moyen-Orient provoque-t-elle "un nouveau choc pétrolier", comme l'a affirmé le ministre de l'Econ

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Roland Lescure a provoqué mardi la colère de l’Elysée et Matignon en utilisant cette expression. Le lendemain, il a tenté de se rattraper en assurant que cela ne s’appliquait “en aucun cas à la situation française”.

La guerre au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz, aux mains de l’Iran depuis désormais bientôt un mois, provoque-t-elle un “nouveau choc pétrolier” en France et dans le monde ? C’est ce qu’a brièvement affirmé le ministre de l’Economie, Roland Lescure, avant de rétropédaler, mercredi 25 mars, face à la polémique et à l’inquiétude suscitée par ses propos.

“C’est un choc pétrolier (…) L’hypothèse d’une crise passagère n’est malheureusement plus d’actualité”, a déclaré le ministre mardi, devant la commission des finances de l’Assemblée nationale, prédisant que le maintien du prix du baril de Brent à plus de 100 dollars “conduirait à un impact négatif de 0,3 à 0,4 point sur la croissance et d’un point sur l’inflation”. Une prévision reprise par l’Insee, qui alerte sur un regain de l’inflation et a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour les deux premiers trimestres 2026, à 0,2%, contre 0,3% auparavant.

Les propos inquiétants du locataire de Bercy ont rapidement fait réagir la classe politique, à commencer par son propre camp. Du côté de l’Elysée et du gouvernement, le malaise est palpable. “On doit rassurer et il parle de choc pétrolier… On ne peut pas rattraper ça”, souffle à franceinfo une ministre, qui ne cache pas son agacement. Alors, dès le lendemain, Roland Lescure a freiné des quatre fers, disant “regretter” l’utilisation des termes “choc pétrolier”, et soulignant que sa sortie s’appliquait “à la situation internationale, et en aucun cas à la situation française”.

Qu’en est-il vraiment ? Si le fait de parler de choc pétrolier pose question, l’idée que la crise ne s’appliquerait pas “à la situation française”, n’a “aucun sens”, selon Francis Perrin, directeur de recherche à l’Iris et chercheur associé au Policy Center for the New South, spécialiste des problématiques énergétiques. “Un choc pétrolier, c’est forcément une crise mondiale. Il n’y a pas un choc pétrolier français, japonais, ou aux Seychelles. Et ce, quand bien même nous en subirions les conséquences moins rapidement que les pays asiatiques – ce qui sera effectivement le cas, car nos sources d’approvisionnement en pétrole et en gaz sont plus diverses”, tranche l’ancien rédacteur en chef de la revue Pétrole et gaz arabes.

Pour autant, l’expert préfère parler “de crise énergétique majeure”. “Il n’y a pas de définition claire du choc pétrolier, mais historiquement, la hausse du coût du pétrole doit être à la fois rapide, brutale et durable. Or, la crise dans laquelle nous nous trouvons ne répond, pour l’instant, qu’aux deux premiers critères”, explique Francis Perrin, qui souligne que malgré la gravité de la situation, la guerre au Moyen-Orient ne dure “que” depuis le 28 février. “Pour l’instant, c’est la seule vraie différence avec les grands chocs pétroliers des années 1973 et 1978, qui s’étaient tous étalés sur une année au moins”, juge-t-il.

Les deux références mondiales pour fixer les prix du pétrole, le baril de Brent de la mer du Nord et son équivalent américain, le West Texas Intermediate, oscillent actuellement autour des 100 dollars le baril, soit une envolée de 40 à 50% depuis le début de la guerre lancée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran. Au plus haut, le prix du baril de pétrole a pu atteindre brièvement près de 120 dollars, alors qu’il se situait autour des 70 dollars fin février, quelques heures avant les premières frappes. “En 2022, au début de la guerre en Ukraine, le prix du Brent avait frôlé les 140 dollars. Sur l’ensemble de l’année, il était resté aux alentours de 100 dollars”, compare Francis Perrin.

Au-delà de ces questions de sémantique, Thierry Bros, expert des énergies et professeur à Sciences Po Paris, s’étonne que le ministre de l’Economie ait mis tant de temps à tirer la sonnette d’alarme. “Ça donne vraiment l’impression que l’on gouverne à la petite semaine”, peste-t-il, alors que la situation est grave : “La fermeture du détroit d’Ormuz, c’est 20 millions de barils en moins sur le marché mondial, chaque jour.” Pour en limiter les effets, l’agence internationale de l’énergie (AIE) distribue chaque jour 3 millions de barils et l’Arabie saoudite en redirige l’équivalent de 6 millions. “Ça limite la casse, mais l’équation n’est pas bonne”, estime-t-il.

Le futur de la crise énergétique se joue dans les semaines à venir, selon cet expert. “Si on arrive à libérer Ormuz en avril, les points d’inflexion ne seront pas dépassés. Par contre, s’il reste fermé, les prix du brut et des produits issus du pétrole s’envoleront. Et il ne serait pas si étonnant que les gouvernements fassent le choix d’imposer des mesures d’austérité et de rationnement diverses et variées, comme dans certains pays asiatiques”, anticipe Thierry Bros.

La Thaïlande et le Vietnam, qui importent la totalité de leurs besoins en pétrole brut du Moyen-Orient, encouragent par exemple le télétravail au moins un jour par semaine, et prient la population de privilégier les transports collectifs. Aux Philippines, l’état d’urgence énergétique a été décrété, tandis qu’au Sri Lanka, les automobilistes se sont vu imposer un quota de carburant, variant de 5 à 15 litres par personne selon les véhicules.

Mardi, l’Iran a déclaré que les “navires non hostiles” pouvaient emprunter le détroit d’Ormuz, à condition de respecter les règles de sûreté et de sécurité, selon un communiqué transmis à l’Organisation maritime internationale (OMI). Cette annonce, concomitante de la transmission d’un plan de paix des Etats-Unis à l’Iran par l’intermédiaire du Pakistan, mercredi, ravive l’espoir d’une réouverture prochaine de la voie stratégique du golfe Persique.

Pour autant, la fermeture du détroit d’Ormuz n’est pas la seule cause de cette crise énergétique majeure. Ces dernières semaines, la République islamique d’Iran a multiplié les frappes contre les infrastructures pétrolières, mais aussi gazières des pays du Golfe. “À l’heure où nous parlons, les dégâts sur les infrastructures pétrolières ne sont pas très importants. En revanche, celles sur les infrastructures gazières le sont beaucoup plus”, explique Francis Perrin.

Le 19 mars, le régime iranien a notamment frappé le complexe de Ras Laffan au Qatar, plus grand site de production au monde de gaz naturel liquéfié (GNL), faisant bondir de 35% le prix du gaz européen dans la foulée. “Dans cette attaque, Téhéran a gravement endommagé deux des 14 unités de production de gaz naturel liquéfié du Qatar, ce qui représente près de 17% de ses capacités de production”, poursuit le directeur de recherches à l’Iris. Des dommages qui nécessiteront “au minimum plusieurs mois de réparation, voire des années”, et entraîneront donc des répercussions de long terme sur le prix du GNL, que le détroit rouvre ou non.