Aux Etats-Unis, agences fédérales, centres de renseignement locaux et sociétés privées de surveillance scrutent désormais les mouvements opposés à l’IA et aux infrastructures numériques. Au risque d'assimiler contestation politique et radicalisation.
Aux États-Unis, être contre la guerre, contre la surveillance ou contre les embouteillages reste acceptable. Être contre les data centers ou l'intelligence artificielle devient plus délicat.
Depuis quelques mois, la contestation des infrastructures numériques s'intensifie aux États-Unis. Selon le projet Data Center Watch, porté par la société 10a Labs, ces mouvements se multiplient dans les réunions publiques locales et les commissions budgétaires, devenues des lieux centraux de contestation contre les infrastructures numériques. La célèbre activiste écologique Erin Brockovich a même lancé un site et une carte collaborative qui liste les centres de données et les problèmes qu’ils induisent
Des manifestations publiques…
Des centaines de collectifs se sont ainsi organisés dans une quarantaine d'États pour s'opposer à l'implantation de centres de données dans leurs territoires. Dans plusieurs États américains, des opposants à ces projets auraient même été expulsés ou arrêtés avant d'avoir pu prendre la parole lors de réunions publiques.
Ces oppositions, parfois locales et très concrètes autour du bruit, de la consommation énergétique ou de l’eau, alimentent désormais les analyses des services de renseignement, qui y voient un potentiel foyer de mobilisation plus large contre les technologies de l'IA.
Selon des documents obtenus par Wired, les services américains de renseignement et de police explorent désormais une nouvelle catégorie de surveillance: les “extrémistes violents anti-technologie”. Une appellation suffisamment large pour faire entrer dans le même ensemble des militants écologistes, des manifestants locaux et des théoriciens de l'IA catastrophique.
Cette dynamique fait suite à la note présidentielle 7 sur la sécurité nationale, signée par Donald Trump, qui enjoint le ministère de la Justice à cibler toute personne suspectée de convictions “anti-américaines”, “anti-chrétiennes” ou “anti-capitalistes”.
… au désordre civil?
Dans un même esprit, le coordinateur de la lutte antiterroriste de la Maison Blanche, Sebastian Gorka, a présenté plus tôt ce mois-ci une nouvelle stratégie de sécurité intérieure plaçant les extrémistes de gauche parmi les trois grandes priorités de lutte contre le terrorisme auxquelles font face les États-Unis. Et ce, dans un climat où l'intelligence artificielle et les infrastructures numériques sont devenues des enjeux industriels et stratégiques majeurs.
Résultat, Wired a mis la main sur plus de 1.000 pages de rapports internes du FBI et du Department of Homeland Security (Département de la sécurité intérieure), ainsi que de centres de renseignement locaux. Tous alertent sur les risques de troubles liés à l'adoption massive de l'intelligence artificielle et à la construction de centres de données sur le territoire américain.
Dans ces documents, les analystes évoquent la possibilité que l'essor de l'IA déclenche des protestations de grande ampleur, susceptibles de dégénérer en “désordre civil” dans les grandes villes.
“L’atmosphère chaotique qui pourrait résulter de la technologie d’IA émergente au cours des cinq prochaines années pourrait alimenter des manifestations à grande échelle qui se transforment en troubles civils et en activités extrémistes violentes anti-technologie, en particulier dans les grandes zones urbaines telles que New York”, peut-on ainsi lire dans le rapport.
Manifestations physiques et discours en ligne
La surveillance s'appuie sur un vaste écosystème de “fusion centers”, ces structures créées après le 11-septembre pour coordonner les informations entre agences fédérales et autorités locales. Leur activité ne se limite plus aux menaces terroristes classiques. Elle englobe désormais des protestations contre des projets d'infrastructures numériques.
Les manifestations locales contre des data centers ou des réunions publiques de conseils municipaux sont ainsi scrutées de près. Plusieurs centres de renseignement ont également commencé à surveiller des rassemblements pourtant protégés par la Constitution américaine. Parmi eux, plusieurs manifestations Tesla Takedown visant Elon Musk. Au moindre détail qui interpelle, ces événements sont alors intégrés à des rapports de “suspicious activity”…. aux critères très larges.
Certains rapports vont jusqu'à mentionner des influences idéologiques diverses, allant de mouvements anarchistes à des groupes écologistes radicaux, dans une tentative de cartographier un ensemble hétérogène sous une même étiquette. Un rapport du Northern Virginia Regional Intelligence Center va jusqu’à évoquer des AGAAVE (extrémistes violents anti-gouvernementaux et anti-autorité) qui auraient engagé des formes de planification préopératoire visant des centres de données et d'autres infrastructures critiques.
La surveillance ne s'arrête d'ailleurs plus aux rassemblements physiques. Des entreprises privées spécialisées dans l'OSINT, le renseignement en sources ouvertes, sont également mobilisées pour surveiller les discours anti-technologie en ligne. En janvier 2025, la société SITE Intelligence a ainsi diffusé des bulletins alertant sur des discussions violentes repérées dans un serveur Discord “néo-luddite”. Certains utilisateurs appelaient à des attaques contre des dirigeants de la tech ou des infrastructures énergétiques.
Des catégories floues
“Leur surveillance tend à se concentrer sur les opinions des gens concernant la police, l'avortement, les inégalités économiques ou tout autre sujet brûlant du moment”, critique Spencer Reynolds, conseiller juridique du Fonds de défense juridique de la NAACP, une organisation de défense des droits civiques. Il accuse ces dispositifs de surveillance de transformer des opinions politiques en signaux de radicalisation potentielle.
Selon lui, les catégories très larges des rapports permettent d'assimiler des comportements parfaitement légaux à des signaux précurseurs de violence, en fonction de grilles d'interprétation très variables selon les agences.
Dans son rapport, Wired relève en effet que des activités comme des “menaces exprimées ou implicites”, “l'observation ou la surveillance”, la “photographie”, le “test des dispositifs de sécurité” et les “tentatives d'intrusion” sont toutes citées comme de potentielles démonstrations d'extrêmisme. Autant d’activités qui pourraient toute aussi bien être menés par des manifestants pacifiques.
“Ces rapports de renseignement font partie d'une longue tradition d'agences identifiant des protestations ou même simplement des opinions fortes comme précurseurs de la violence”, rappelle Spencer Reynolds. “Les rapports d'activités suspectes sont incroyablement peu fiables, souvent fondés sur des comportements vagues ou innocents.”
Une définition extensible du risque
Le chercheur Mauro Lubrano, auteur de Stop the Machines: The Rise of Anti-Technology, est lui-même devenu une référence dans plusieurs centres de renseignement américains. Son ouvrage décrit l'émergence d'un “extrémisme anti-technologie” mêlant anarchistes insurrectionnels, éco-extrémistes et mouvances écofascistes.
Mais il met aussi en garde contre une utilisation trop large de cette catégorie. “La violence anti-technologie est inacceptable, mais elle ne doit pas servir de prétexte pour réduire au silence les critiques de l'IA et des technologies émergentes”, explique-t-il au média américain.
Spencer Reynolds va plus loin encore. L’expert craint de voir des critiques du modèle technologique dominant, sur l'IA, les plateformes ou les infrastructures, être assimilées à des formes de radicalisation. Pour lui, cette notion d'”extrémisme anti-technologie” pourrait finir par englober “les manifestants pacifiques contre les centres de données, les sceptiques de l'IA et toute personne ayant un grief contre la technologie qui imprègne la vie moderne”.
“À mesure que les gens continuent de s’organiser pour un avenir meilleur, nous risquons d’assister à une surveillance et une criminalisation accrues de cette opposition, comme ce fut le cas pour les mouvements Black Lives Matter, Occupy Wall Street et les mouvements écologistes au cours des dernières décennies”, poursuit-il.
Le FBI affirme de son côté que ses enquêtes visent uniquement les “individus qui commettent ou ont l’intention de commettre des actes de violence et des activités criminelles constituant un crime fédéral ou une menace pour la sécurité nationale”. Le Department of Homeland Security n'a pas répondu aux sollicitations de Wired.
Au fond, cette nouvelle catégorie de “menace” révèle une tension plus profonde: celle d'une société où les technologies structurantes de l'économie deviennent aussi des objets de contestation politique. Et où la frontière entre désaccord démocratique et soupçon de radicalisation semble, elle aussi, de plus en plus difficile à tracer.





