Opinion
L’albatros géopolitique de Washington (I)
Bien qu’extraordinairement imprudente, la guerre du Golfe de Trump n’est qu’un maillon supplémentaire d’une chaîne forgée en 1979, lorsque la région du Golfe est devenue l’albatros géopolitique de Washington.
Chronique
Cyrus Schayegh – professeur à l’IHEID
Depuis 1979, Washington n’a déployé dans aucune autre région du monde autant de puissance militaire, dépensé autant d’argent ni engagé autant de capital politique. Elle l’a fait qu’elle se soit sentie sur la défensive à l’échelle mondiale (1979-1980 et 2025-2026), en position de force (1990-1991), ou en situation d’hégémonie unipolaire (2001-2003). Il en a résulté une dynamique de rétroaction, un enchaînement d’événements impliquant une succession d’acteurs régionaux redoutables tels que l’Irak de Saddam Hussein, Al-Qaïda, Daech, et, de façon la plus durable, la République islamique d’Iran: des acteurs hostiles à Washington qui, conjugués à des États clients, ont maintenu les États-Unis englués dans la région. Le Golfe est l’albatros géopolitique de l’Amérique – et la guerre du Golfe de Trump n’en alourdit que davantage le fardeau.
Trump
Certes, chaque épisode est distinct. On peut ainsi expliquer cette guerre par des facteurs personnels, conjoncturels, économiques, intérieurs et régionaux: la surdité volontaire de Trump aux mises en garde de ses propres militaires; l’enlèvement de Maduro, un “succès” vraisemblablement reproductible en Iran; sa soif de pétrole; la nécessité de détourner l’attention du scandale Epstein; et l’influence de Netanyahou sur lui, sans oublier la question nucléaire iranienne. Mais sous-jacente à ces événements se trouve la dépendance au sentier la plus meurtrière, coûteuse et persistante des relations internationales depuis deux générations. En ce sens structural, la guerre du Golfe de Trump est un “Jour de la marmotte”.
Pourquoi cette dépendance au sentier est-elle si tenace? La réponse tient à trois ensembles de facteurs. La première est d’ordre historique et concerne l’URSS. L’invasion de l’Afghanistan par Moscou en 1979 fut le principal déclencheur de la doctrine Carter de 1980, plus encore que la révolution iranienne. Cette doctrine stipulait que “toute tentative d’une force extérieure de prendre le contrôle de la région du golfe Persique sera considérée comme une atteinte aux intérêts vitaux des États-Unis d’Amérique, et une telle atteinte sera repoussée par tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire”.
En réalité, le facteur soviétique était déjà perceptible en 1971. Richard Nixon avait demandé à Mohammad Reza Chah Pahlavi de remplacer la Grande-Bretagne en tant que principal gendarme du Golfe, notamment parce qu’il s’inquiétait du resserrement des liens entre Moscou et Bagdad. Et en 1953, c’est la crainte d’une possible prise de pouvoir communiste qui précipita le coup d’État américano-britannique-royaliste en Iran, transformant ce pays en un État client des États-Unis. Certes, en 1979-1980, l’invasion de l’Afghanistan par Moscou, aussi criminellement imprudente fût-elle, ne s’inscrivait pas dans une offensive vers le Golfe, mais relevait d’une logique défensive. Cela n’avait cependant guère d’importance une fois que Washington s’était engagé à défendre le Golfe – en créant d’abord le Centcom et en renforçant les bases militaires comme Diego Garcia, ainsi que des États alliés comme Oman et l’Arabie saoudite. Les dynamiques régionales, notamment une relation américano-irako-iranienne des plus complexes, ont ensuite développé leur propre logique, au-delà de la guerre froide. Pourquoi cette évolution, c’est-à-dire quels sont les deux autres ensembles de facteurs, nous en discuterons mercredi prochain.

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